Les porteurs de valises…

…ou la libĂ©ration avec un casse-noix, une petite cuillère et une chaise

Je n’ouvrais pas mes bouteilles seules, ni mes bocaux. Je n’attrapais pas moi-mĂŞme les objets trop hauts pour moi. Je ne portais pas mes bagages. C’est vrai que je suis petite et plutĂ´t faible. Et aussi, je suis une fille. Alors il Ă©tait normal qu’on ouvre mes bouteilles… qu’on me porte mes bagages. Et un jour, je me suis aperçue, stupĂ©faite de mon impuissance, que je songeais Ă  renoncer Ă  un voyage car je n’avais personne pour porter ma valise Ă  l’arrivĂ©e.

Les femmes sont d’autant plus faibles qu’elles se croient faibles. D’autant plus faibles qu’elles se laissent aller à user de la galanterie-réflexe que les hommes leur accordent parfois pour rien, par gentillesse. « Faut-il être désagréable pour refuser une aide si gentiment proposée », dira-t-on. « Faut-il être stupidement féministe ! Les droits des femmes ne progresseront parce qu’elles ont décidé de porter leur valise ! » Les gens qui n’ont jamais réfléchi aux rapports sociaux de sexe ne sont jamais à cours de bons conseils.

Je peux monter sur une chaise pour être plus grande, prendre un casse-noix pour être plus forte. Je peux porter ma valise, même si je marche plus lentement et que j’ai mal à la main. J’ai du le réapprendre. Réapprendre à me débrouiller seule.

Je reprends tout en main au sens propre, je refuse qu’on m’aide, je porte des sacs trop lourds, je m’escrime sur des bocaux. Pourquoi cet entĂŞtement ? Pourquoi cet extrĂ©misme ? On me regarde avec amusement… « Le fĂ©minisme lui fait faire n’importe quoi… » Ils ne comprennent pas que je suis en train de rĂ©apprendre quelles sont mes vraies limites physiques, pas celles que j’avais laissĂ© s’installer dans ma tĂŞte. Un peu de charges trop lourdes ne me tueront pas. Un peu de ridicule non plus.

Maintenant, je peux de nouveau confier ma valise, accepter de l’aide quand je fais mes courses, parce que je sais que je peux aussi le faire seule. Avec une petite cuillère, j’ouvre les bocaux. Je ramène moi-même mes packs de lait. Je ne regarde plus bêtement les assiettes qui doivent retourner au vaisselier : je prends une chaise.

On ne comprend toujours pas pourquoi je refuse qu’on me porte mon sac aujourd’hui, alors que je demanderai de l’aide pour ma valise demain. Certains iront jusqu’à dire qu’une vraie position féministe exigerait que jamais je ne demande de l’aide. Ceux-là, en général, se moquent pas mal des droits des femmes. Ils sont de ceux qui disent : « Vous avez voulu l’égalité ? Alors portez vos valises ! »

La phrase est par excellence confite dans l’esprit revanchard. « Vous avez voulu l’égalité » sous-entend « pas nous ! », sous-entend : « Nous vous rendrons alors la vie difficile au possible. » On voit y bien la teneur du pacte : « je t’aide à condition que tu ne sois pas mon égale. Je t’aide à condition que tu te montres faible pour que je puisse être fort. »

Quand je ne porte pas ma valise, ce n’est pas parce que je suis une femme, c’est parce qu’elle est trop lourde. Et quand je refuse de la confier, ce n’est pas parce que je prends l’autre pour un macho, c’est parce que je la porte sans peine.

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