Kro : La tyrannie du genre

Marie Duru-Bellat (2017) La tyrannie du genre, Les presses de SciencesPo

Dans le domaine des sciences de l’éducation, on ne présente plus Marie Duru-Bellat. L’école des filles : quelle formation pour quels rôles sociaux est un ouvrage classique de sociologie sur les inégalités entre les femmes et les hommes dans le système éducatif français. En 2017, elle publie la tyrannie du genre, qui arrive en pleine période de polémiques, après les ABCD de l’égalité, pendant que la parole des femmes se libère autour des questions de harcèlement sexuel, en plein débat sur l’écriture inclusive. Si ce livre n’a pas été écrit en réponse ou en réaction à ces différentes polémiques du grand public, il en lance d’autres qui sont des débats récurrents au sein de la recherche sur les questions de genre, de féminisme, d’études Queer ou de rapports sociaux de sexe.

Le premier point faisant débat surgit dans l’introduction et reviendra tout au long du livre, Marie Duru-Bellat reconnait le potentiel libérateur du terme « genre », se substituant à « sexe », trop empreint de déterminisme biologique. Mais elle soulève le problème de l’ambiguïté du terme qui a « une double face : le système et les personnes » p.19 faisant ainsi écho au titre de son chapitre IV : « Le genre, entre identité et système de domination ». En effet, si on entre par l’angle sociologique, le genre est un système de domination issu des rapports sociaux de sexe qui hiérarchise le masculin et le féminin. Mais si on se place plutôt du côté de la psychologie, on peut parler d’identités de genre, qui seraient de multiples variations de féminins, de masculins, ou d’identités intermédiaires. Il s’agirait ensuite de les exalter et les revendiquer, ce qui constituerait, selon Marie Duru-Bellat « le principal vecteur de la recomposition de la domination masculine » car ces stratégies « entretiennent ses formes symboliques et la présente sous un jour acceptable. » p.19

Le deuxième point de débat surgit p.21, dans une page d’avertissement : elle signale ne pas « spécifier systématiquement dans l’écriture le sexe des personnes » car elle estime que « le risque d’essentialisation inhérent à cette mise en exergue obsessionnelle de la différence est (…) trop fort ». En substance, elle revendique ne pas avoir écrit ce livre en « écriture inclusive » pour reprendre la formule telle qu’elle a été popularisée dans les médias. Pour autant, elle recourra de temps à autre à la double flexion (les étudiants et les étudiantes) quand elle estime que « par rapport à tel ou tel comportement, les hommes et les femmes sont, ici et maintenant, deux groupes qu’on ne peut considérer comme similaires ». Et de fait, dans son texte, quelques collectifs mixtes sont précisés avec la double flexion, plus souvent les deux groupes de sexe sont qualifiés séparément, ce qui rend finalement le texte relativement épicène, en faisant l’économie des points-milieux qui ont tant énervé l’Académie et le monde politique.

Les deux premiers chapitres : « apprendre son genre » et « exécuter son genre » sont des synthèses extrêmement bien faites, limpides et actualisées de ce qu’on connait sur l’influence du genre dans l’éducation et au travail. Elle explique en détail l’usage essentialiste que l’on fait des stéréotypes de sexe : expliquer ce que les gens[1] font par ce qu’ils sont (ou disons : ce qu’ils sont supposés être). Si ces stéréotypes tendent à être moins prononcés aujourd’hui, en particulier pour des raisons de désirabilité sociale, ils continuent à renvoyer les femmes à une fonction maternelle, avec toutes les qualités supposées aller avec.

Marie Duru-Bellat déroule alors la socialisation des enfants, du berceau à l’adolescence, en passant en revue les différentes instances qui vont y participer : la famille, l’école et les médias. Ainsi les enfants apprennent-il leur genre, employé ici à mon sens dans un sens psychologique, c’est-à-dire apprennent les traits et comportements correspondant aux attentes sociales de la catégorie de sexe qui leur a été assigné, étant entendu que les deux catégories ne sont pas sur le même plan.

Le chapitre suivant illustre les conséquences de cet apprentissage. Elle explique par exemple comment les femmes restreignent leur mobilité par peur de l’agression : loin d’être des peurs irraisonnées, ce sont des stratégies de personnes qui savent très bien jusqu’où elles peuvent aller sans prendre trop de risque. Être obligée, en tant que femme, d’adapter son comportement pour éviter l’agression est peut-être la violence qui serait la plus spécifique.

Marie Duru-Bellat passe ensuite en revue les injonctions à être séduisante, à maîtriser son corps et à être une mère non seulement parfaite, mais aussi heureuse. Pour elle, l’injonction à la féminité (le fameux girl power par exemple) c’est une manière de « rattraper par les bretelles les femmes qui ont pris leur indépendance sur les autres fronts (…) une façon de rassurer les hommes, voire de s’excuser pour l’emprunt de certaines prérogatives masculines » p.143.

Suit ensuite un chapitre sur « la nature du genre » où Marie Duru-Bellat reprend les différentes recherches en biologie (le cerveau, les hormones et autres) pour montrer que c’est en vain qu’on cherche à traquer des liens entre la biologie du sexe et les comportements : la biologie du sexe elle-même étant loin d’être aussi univoque qu’on ne l’imagine.

Après ces trois chapitres que l’on peut considérer comme des chapitres de recension de recherches (et je le répète : des modèles de synthèse pour les étudiant·es à qui on peut sans hésiter leur en conseiller la lecture), on arrive au cœur de la thèse que veut défendre Marie Duru-Bellat et qui est annoncée par son titre : veut-on magnifier le genre ? Libérer toutes les expressions de genre possible ? où veut-on dissoudre le genre et ainsi dissoudre la hiérarchie qui va avec. Marie Duru-Bellat estime que nous sommes dans une tyrannie du genre qui s’exprime dans une volonté obsessionnelle de tout genrer avec des motivations hétérogènes : aussi bien revendiquer une féminité de l’ordre de la nature des femmes, revendiquer un genre fluide, non binaire oscillant entre féminin et masculin ou enfin revendiquer une visibilisation et une affirmation des femmes en tant que groupe social minoré par les rapports de pouvoir.

Elle oppose alors deux conceptions du genre, mais aussi deux manières radicalement différentes d’envisager l’abolition de la domination. D’un côté, il y a le projet Queer : la multiplication des identités de genre, des identités sexuelles et la fluidité de ces catégories est une façon de s’affranchir des contraintes produites par la bicatégorisation sexuelle et l’hétérosexualité obligatoire. Si Marie Duru-Bellat reconnait que ne pas s’inscrire dans la dualité féminin/masculin ou dans l’hétérosexualité est une manière d’échapper à l’oppression, elle estime pour autant que « le noyau dur de la domination masculine n’en est guère bouleversé », rejoignant en cela la critique que fait Christine Delphy du mouvement Queer. Elle défend plutôt une position matérialiste qui met en avant des groupes sociaux et des rapports de pouvoir. Dissoudre le genre ne signifie évidemment pas nier l’existence des catégories de sexe et des réalités sociales qui vont avec, mais refuser le fait que ces catégories aient une importance psychologique, sociale, politique, bref, que le prétexte de la biologie du sexe serve à forger des destins.

Finalement, Marie Duru-Bellat appelle à se méfier de l’emploi du terme « genre » dans le sens commun, qu’elle juge psychologisant et dépolitisant. Elle appelle à s’émanciper du genre et prend position contre la féminisation de l’écriture, qui, comme elle a déjà signalé, réassigne les femmes à un féminin dont elles pourraient vouloir s’émanciper. Elle défend en revanche la règle de proximité qui serait un retour à la normale, après trois siècles de grammaire sexiste. En somme, Marie Duru-Bellat préfère qu’on attaque à démasculiniser le neutre plutôt que valoriser le féminin. Elle souhaite l’apparition d’un vrai neutre plutôt qu’une référence systématique aux deux catégories de sexe qui tendrait à réifier le genre, tant dans son acception psychologique (l’identité) que dans son acception sociologique : réifier les rapports de pouvoir qui vont avec.

Poursuivant un même but d’égalité, reste à savoir laquelle des deux utopies est la plus accessible : celle qui consisterait à revaloriser le féminin à la hauteur masculin, ou celle qui permettrait de démasculiniser le neutre ?

Isabelle Collet

[1] Petite remarque à propos de l’écriture : Marie Duru-Bellat choisit d’utiliser « les gens » qui est un collectif de genre grammatical masculin, (elle emploiera aussi à d’autre moment « les personnes » qui est un collectif genre grammatical féminin), la suite sa phrase est donc au masculin, « les gens (…) ce qu’ils font ». La forme épicène aurait été : « expliquer ce que les femmes et les hommes font, parce qu’elles ou ils sont », avec l’apparition des termes par ordre alphabétique.

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