{"id":386,"date":"2006-03-01T19:44:56","date_gmt":"2006-03-01T17:44:56","guid":{"rendered":"http:\/\/blogs.bl0rg.net\/finis_africae\/2006\/03\/01\/kro-active\/"},"modified":"2009-05-20T22:07:15","modified_gmt":"2009-05-20T20:07:15","slug":"kro-active","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/blogs.bl0rg.net\/finis_africae\/2006\/03\/01\/kro-active\/","title":{"rendered":"Kro active"},"content":{"rendered":"<p>Ces jours-ci, vautr\u00e9e au fond de mon lit, j\u2019ai lu : L\u2019\u00e9nigme de la femme active.<br \/>\nPour aller \u00e0 l\u2019encontre du vrai d\u00e9calage entre le titre et ce que je semblais faire, j\u2019en ai fait une grosse Kro :<br \/>\n<!--more--><br \/>\n<strong>Pascale Molinier (2003) L\u2019\u00e9nigme de la femme active chez Payot <\/strong><\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"158\" height=\"256\" border=\"0\" alt=\"ART_4028.jpg\" src=\"http:\/\/blogs.bl0rg.net\/finis_africae\/archives\/ART_4028.jpg\" \/><\/p>\n<p>Au travail comme \u00e0 la maison, on attend des femmes qu\u2019elles soient \u00e0 l\u2019\u00e9coute, disponibles, attentives au besoin des autres, comme si \u00e7a allait de soi&#8230; comme si les femmes \u00e9taient naturellement compatissantes. Mais \u00e0 force de consid\u00e9rer comme naturel ce qui ne l\u2019est pas, on obtient des situations dramatiques : des femmes qui se surm\u00e8nent, qui s\u2019\u00e9tonnent de ne pas pouvoir tout concilier, qui culpabilisent&#8230; et parfois qui craquent, qui deviennent violentes, maltraitantes ou juste indiff\u00e9rentes.<\/p>\n<p>Pascale Molinier est psychologue du travail. Le titre de son livre donne \u00e0 mon avis une fausse id\u00e9e de son contenue. Son sous-titre est peut-\u00eatre plus parlant : Ego\u00efsme, sexe et compassion. Les h\u00e9ro\u00efnes de ce livre, qu\u2019on retrouve au long des pages, ce sont les infirmi\u00e8res, incarnation de la compassion f\u00e9minine, tellement exemplaire qu\u2019on en vient \u00e0 se demander si toutes les femmes ne sont pas des infirmi\u00e8res&#8230;<\/p>\n<p>Mais ce livre ne parle pas que de l\u2019identit\u00e9 des femmes. Il analyse aussi l\u2019identit\u00e9 des hommes, en particulier \u00e0 travers les travaux de Christophe Dejours (\u00e0 partir desquels le film qui sort en ce moment : \u00ab Ils ne mouraient pas tous mais tous \u00e9taient frapp\u00e9s \u00bb est tir\u00e9).<\/p>\n<p>D\u2019un c\u00f4t\u00e9, nous avons l\u2019identit\u00e9 f\u00e9minine, qui se transforme. Il y a l\u2019image de la f\u00e9minit\u00e9 active, celle que les femmes tentent de promouvoir, \u00e0 laquelle s\u2019oppose la f\u00e9minit\u00e9 traditionnelle, cantonn\u00e9e \u00e0 la maternit\u00e9 et au foyer. Les deux images sont en concurrence et l\u2019image de la femme active se porte bien, m\u00eame si elle est malmen\u00e9e et difficile \u00e0 tenir&#8230; C\u2019est la femme qui r\u00e9ussit qui a le vent en poupe.<\/p>\n<p>De l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, nous avons l\u2019identit\u00e9 masculine, qui n\u2019a pas boug\u00e9. Rien n\u2019est r\u00e9ellement venu remplacer l\u2019image traditionnelle de l\u2019homme autoritaire, dur au mal et sexuellement puissant. Certes, nous avons eu la vague (br\u00e8ve) des nouveaux p\u00e8res, de l\u2019homme romantique, de l\u2019homme qui laisse parler sa f\u00e9minit\u00e9&#8230; Cette masculinit\u00e9-l\u00e0 est encore largement \u00e0 d\u00e9fendre et elle n\u2019a pas fait bouger l\u2019arch\u00e9type du masculin. Et alors qu\u2019elle n\u2019a pas encore \u00e9merg\u00e9e, les d\u00e9fenseurs du vrai m\u00e2le macho sortent du bois, accusant les femmes de les avoir castr\u00e9s, de les avoir transform\u00e9s en serpilli\u00e8re&#8230; \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 les t\u00e2ches m\u00e9nag\u00e8res sont toujours aussi peu partag\u00e9es !<\/p>\n<p>Les identit\u00e9s f\u00e9minines et masculines sont une co-construction. Les rapports sociaux de sexe, comme leur nom l\u2019indiquent, impliquent des confrontations. La soi-disant crise de l\u2019identit\u00e9 masculine, c\u2019est de croire que ce masculin virile, qui n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 pens\u00e9 (car suppos\u00e9 \u00eatre la norme) peut rester la norme inchang\u00e9e devant une f\u00e9minit\u00e9 qui refuse d\u2019\u00eatre asservie.<\/p>\n<p>Et pourtant, c\u2019est difficile d\u2019\u00eatre un homme, parait-il. Alors qu\u2019il est suppos\u00e9 \u00eatre si simple d\u2019\u00eatre une femme&#8230; \u00ab Sois un homme, mon fils ! \u00bb dira-t-on. Etre un homme, c\u2019est une lutte, c\u2019est s\u2019arracher au monde des femmes, \u00e0 sa m\u00e8re, sa nourrice, se d\u00e9tacher de son institutrice pour migrer dans le monde des hommes. Ce n\u2019est pas l\u2019effet d\u2019une volont\u00e9 d\u2019ind\u00e9pendance et d\u2019autonomie propre au petit gar\u00e7on qui grandit&#8230; c\u2019est l\u2019injonction \u00e9ventuellement violente du groupe des plus grands qui vont se charger de l\u2019initiation des plus jeunes, par des bagarres, des brimades s\u2019il le faut&#8230; du bizuthage&#8230; En ridiculisant \u00ab les b\u00e9b\u00e9s \u00e0 leur maman \u00bb, toujours fourr\u00e9s dans les jupes de m\u00e8re, on inculque par la peur les attitudes viriles : se tenir loin du monde des femmes, ne rien \u00e9prouver, ne rien sentir, surtout ne pas plaindre les faibles, au contraire : la meilleure mani\u00e8re d\u2019\u00eatre fort est de trouver des individus faibles ou pos\u00e9s comme tel et de les dominer.<br \/>\nCoup\u00e9s de la souffrance des autres, les hommes peuvent construire, cr\u00e9er, se r\u00e9aliser. Ils transcendent leur propre souffrance, la refoulent, l\u2019oublient et peuvent se recentrer sur eux-m\u00eames pour mieux se r\u00e9aliser par leur travail. Les hommes ont largement int\u00e9r\u00eat \u00e0 maintenir ce clivage entre eux et la nature g\u00e9n\u00e9reuse des femmes qui leur sert d\u2019\u00e9tayage.<\/p>\n<p>Et les femmes ? \u00ab Sois une femme, ma fille ! \u00bb voil\u00e0 des propos qu\u2019on ne peut pas entendre. Une femme ne devient pas femme, elle est sa nature, son sexe, d\u00e8s sa naissance. Elle reste dans le lien avec les autres : elle est toujours dans les jupes de sa m\u00e8re car apr\u00e8s tout, la petite fille, c\u2019est d\u00e9j\u00e0 une m\u00e8re. A elles le registre de la compassion, de l\u2019\u00e9coute et de la compr\u00e9hension.<br \/>\nCertaines femmes dominantes peuvent d\u2019ailleurs en jouer, sciemment ou non, pour pr\u00e9tendre que la femme est l\u2019avenir de l\u2019homme : elles vont entonner le discours diff\u00e9rencialiste valorisant : les femmes ont une autre fa\u00e7on de diriger, une autre fa\u00e7on de faire de la politique&#8230; puisque la gestion des hommes va mal, la gestion des femmes fera le bien. C\u2019est la fameuse intelligence du c\u009cur, le moi relationnel des femmes, etc. Ce n\u2019est qu\u2019une forme de naturalisme sophistiqu\u00e9e. Strat\u00e9giquement, c\u2019est plus facilement d\u00e9fendable que l\u2019id\u00e9e de justice (si \u00e9vidente mais toujours si compliqu\u00e9e). Au lieu d\u2019admettre que les femmes ont une place parce qu\u2019elles sont des \u00eatres humains, on leur laisse une place parce qu\u2019elles vont faire mieux que les hommes (si jamais elles font pareil, on les renverra chez elles, bien entendu).<\/p>\n<p>L\u2019ironie est que les femmes qui entonnent le couplet de l\u2019intelligence du moi pour faire carri\u00e8re se feront en g\u00e9n\u00e9ral une place dans un monde masculine avec des strat\u00e9gies totalement align\u00e9es sur des valeurs viriles, avan\u00e7ant derri\u00e8re le rideau de fum\u00e9e de la sp\u00e9cificit\u00e9 f\u00e9minine.<\/p>\n<p>Revenons maintenant au travail des femmes&#8230; Le travail f\u00e9minin, celui qui est consid\u00e9r\u00e9 comme \u00e9tant du ressort sp\u00e9cifique des femmes est invisible quand il est bien fait. On remarque le travail d\u2019une femme de m\u00e9nage quand il reste de la poussi\u00e8re ; on se plaint du travail fourni par les assistantes maternelles quand son b\u00e9b\u00e9 a de l\u2019\u00e9ryth\u00e8me fessier. Les infirmi\u00e8res de bloc op\u00e9ratoire sont parfaites quand elles devancent les demandes du chirurgien en passant le bon outil avant m\u00eame qu\u2019il ne l\u2019ait demand\u00e9.<\/p>\n<p>La compassion, la compr\u00e9hension et l\u2019\u00e9coute \u00e9tant suppos\u00e9e naturelle, donn\u00e9e d\u2019avance, on imagine qu\u2019elle ne demande aucun effort, c\u2019est comme respirer, comme manger, c\u2019est \u00eatre une femme, tout simplement. Pourtant, comment peut-on \u00eatre compatissante pour les 35 vieillards s\u00e9niles dont on fera la toilette \u00e0 la chaine ? Comment continuer \u00e0 aimer les b\u00e9b\u00e9s, quand on est auxiliaire pu\u00e9ricultrice sans \u00e9volution de carri\u00e8re possible, \u00e0 s\u2019occuper de b\u00e9b\u00e9s qui ne grandissent jamais, qui ont une exigence continue mais qui ne procurent aucune reconnaissance, ni de la part des b\u00e9b\u00e9s qui partent trop vite, ni de la part des parents, ni de la part de la hi\u00e9rarchie ? Comment continuer ce travail et s\u2019y r\u00e9alis\u00e9 puisqu\u2019il est suppos\u00e9 sans valeur, puisqu\u2019il ne demande aucun savoir-faire, puisque s\u2019occuper des corps des autres, aimer les b\u00e9b\u00e9s et les malades, c\u2019est naturel pour une femme ?<\/p>\n<p>Comment tenir le choc quand on assume deux positions : \u00eatre par exemple la surveillante mais \u00eatre toujours infirmi\u00e8re ? Les surveillantes, d\u00e9bord\u00e9es, qui doivent \u00e0 la fois organiser le service, mais continuer \u00e0 faire le boulot d\u2019infirmi\u00e8res car on manque de place, de personnel, de tout, se retrouvent \u00e9touff\u00e9es par le contexte du travail : personne ne les a pouss\u00e9es \u00e0 prendre ces responsabilit\u00e9s, elles les ont choisies, elles assument&#8230; Mais puisque la compassion n\u2019est pas un travail, elles ne comprennent pas pourquoi elles ne s\u2019en sortent pas, pourquoi elles sont \u00e9puis\u00e9es&#8230; elles quittent le service trop tard, appellent d\u00e8s qu\u2019elles arrivent chez elles car elles culpabilisent de laisser le service d\u00e9bord\u00e9&#8230; mais elles culpabilisent de d\u00e9laisser leur famille pour les enfants des autres&#8230; elles culpabilisent aussi parce qu\u2019on leur dit qu\u2019elles ne savent pas d\u00e9l\u00e9gu\u00e9es, qu\u2019elles ne savent pas prendre du temps pour elles, qu\u2019elles ne savent pas organiser&#8230; On les pi\u00e9tine, on les pousse \u00e0 bout&#8230; et elles demandent pardon pour leur incomp\u00e9tence&#8230; si on leur a confi\u00e9 une t\u00e2che, c\u2019est que la t\u00e2che est faisable. Comment faire preuve de compassion sur commande avec les malades et soudain devenir un monstre de cynisme en claquant la porte du service une fois les horaires faits ? Comment retrouver les ressorts de la compassion chez soi alors qu\u2019on a tout br\u00fbl\u00e9 au travail ? La compassion serait-elle branch\u00e9e sur un interrupteur ?<\/p>\n<p>Le moyen utilis\u00e9 par les infirmi\u00e8res afin d\u2019\u00e9viter le d\u00e9bordement compassionnel, le burn-out, c\u2019est la d\u00e9rision et l\u2019auto-d\u00e9rision, la mise \u00e0 distance, l\u2019humour et si possible, le soutien du collectif des autres femmes. Et si possible, un apprentissage de l\u2019\u00e9go\u00efsme. Il faut savoir \/ pouvoir alterner la compassion et le souci de soi. Cette alternance sauvera les femmes du burn-out et devra \u00eatre partag\u00e9 par les hommes. Pour eux, l\u2019alternance qui implique, avec le souci de l\u2019autre, un renoncement partiel \u00e0 ses int\u00e9r\u00eats propre est un mouvement \u00e9thique. Pour atteindre cette alternance, il faut que les femmes rompent avec leur conciliation ali\u00e9nante et assument leur \u00e9go\u00efsme. Il faut aussi que les hommes d\u00e9sirent la libert\u00e9 des femmes et voit un sens \u00e0 \u00e9tayer leur libert\u00e9.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ces jours-ci, vautr\u00e9e au fond de mon lit, j\u2019ai lu : L\u2019\u00e9nigme de la femme active. 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