{"id":7588,"date":"2017-09-10T11:43:33","date_gmt":"2017-09-10T09:43:33","guid":{"rendered":"http:\/\/blogs.bl0rg.net\/finis_africae\/?p=7588"},"modified":"2018-11-13T21:43:10","modified_gmt":"2018-11-13T19:43:10","slug":"kro-filles-sciences-une-equation-insoluble","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blogs.bl0rg.net\/finis_africae\/2017\/09\/10\/kro-filles-sciences-une-equation-insoluble\/","title":{"rendered":"Kro : Filles + sciences = une \u00e9quation insoluble ?"},"content":{"rendered":"<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-7589 alignleft\" src=\"http:\/\/blogs.bl0rg.net\/finis_africae\/wp-content\/uploads\/2017\/01\/600_______1couvcepre_42site_2098-233x300.jpg\" alt=\"600_______1couvcepre_42site_2098\" width=\"233\" height=\"300\" srcset=\"https:\/\/blogs.bl0rg.net\/finis_africae\/wp-content\/uploads\/2017\/01\/600_______1couvcepre_42site_2098-233x300.jpg 233w, https:\/\/blogs.bl0rg.net\/finis_africae\/wp-content\/uploads\/2017\/01\/600_______1couvcepre_42site_2098.jpg 500w\" sizes=\"(max-width: 233px) 100vw, 233px\" \/> <strong>Filles + sciences = une \u00e9quation insoluble ? Enqu\u00eate sur les classes pr\u00e9paratoires scientifiques<\/strong> Marianne Blanchard, Sophie Orange et Arnaud Pierrel Les filles sont majoritaires dans l\u2019enseignement sup\u00e9rieur en France, comme dans tous les pays de l\u2019OCDE, \u00e0 l\u2019exception notable de la Suisse et du Japon. Pourtant si elles repr\u00e9sentent 45% des effectifs de Terminal S, et qu\u2019elles ont plus de mentions au bac que les gar\u00e7ons, elles sont moins de 30% dans les \u00e9coles d\u2019ing\u00e9nieurs (et m\u00eame moins de 20% dans les plus grandes d\u2019entre elles). <!--more--> Cet ouvrage s\u2019appuie sur une enqu\u00eate men\u00e9e aupr\u00e8s de 2270 \u00e9l\u00e8ves de classes pr\u00e9paratoires scientifiques. En terme de r\u00e9partition par fili\u00e8re, on constate un premier \u00e9cart : les gar\u00e7ons sont largement majoritaires dans toutes les fili\u00e8res, sauf dans la sp\u00e9cialit\u00e9 qui comporte de la biologie, o\u00f9 les filles sont 70%. L\u2019enqu\u00eate va analyser les constructions des aspirations scolaires et professionnelles des filles et des gar\u00e7ons \u00e0 partir de la structuration de l\u2019offre de formation dans le sup\u00e9rieur et de celles des emplois. Les filles sont 30% en moyenne dans les CPGE scientifiques (alors qu\u2019elles sont 54% dans les CPGE de sciences \u00e9conomiques, tout aussi comp\u00e9titives). Pourtant, les \u00e9carts de performance entre les gar\u00e7ons et les filles diminuent r\u00e9guli\u00e8rement depuis les ann\u00e9es 1960. Les mesures PISA ne montrent des \u00e9carts significatifs en faveur des gar\u00e7ons que dans 38 pays sur 65. En aucun cas, ces \u00e9carts (plut\u00f4t faible, en particulier en France) ne peuvent justifier les diff\u00e9rences d\u2019orientation. \u00a0Plus que les gar\u00e7ons, les filles expriment un sentiment d\u2019anxi\u00e9t\u00e9 vis-\u00e0-vis des maths (38% vs 25%) et h\u00e9sitent \u00e0 s\u2019engager dans les fili\u00e8res scientifiques. Devant ces r\u00e9ticences, tout un discours sur l\u2019autocensure des filles se d\u00e9veloppe, elles n\u2019osent pas, elles ont peur, etc. Or, il s\u2019agit bien plus d\u2019une \u00ab censure sociale \u00bb p.20 que d\u2019une autocensure : toute une socialisation va les convaincre peu \u00e0 peu que leur vraie place, ou leur place \u00ab naturelle \u00bb n\u2019est pas l\u00e0.<\/p>\n<p>Pr\u00e9cisons en outre que la croyance dans l\u2019autocensure des filles est extr\u00eamement pratique pour faire retomber la faute de la domination sur les domin\u00e9es, d\u00e9douaner les dominants de responsabilit\u00e9 de la discrimination et donner \u00e0 croire finalement que les filles sont le \u00ab probl\u00e8me \u00bb et que le mod\u00e8le \u00ab gar\u00e7on \u00bb est la solution, dans laquelle il faut transmuter les filles. (Le discours sur l\u2019autocensure des filles est extr\u00eamement courant en particulier en maths, o\u00f9 seule la comp\u00e9tence est suppos\u00e9e pr\u00e9valoir, cf. C\u00e9dric Villiani, au salon des jeux math\u00e9matiques de 2016 \u00e0 Paris). De nombreux travaux montrent qu\u2019en r\u00e9alit\u00e9, les filles se censurent parce qu\u2019elles sont censur\u00e9es : pour les enseignant-e-s comme pour leur entourage, et \u00e0 travers nombre de discours m\u00e9diatiques, les filles ne sont pas de bonnes candidates pour les sciences. La division des savoirs qui attribue les SHS aux filles et les maths et sciences aux gar\u00e7ons recouvre les enjeux des rapports sociaux de sexe : \u00ab Les savoirs sont hi\u00e9rarchis\u00e9s non seulement selon des crit\u00e8res intrins\u00e8ques, comme leur degr\u00e9 d\u2019abstraction, ou les qualit\u00e9s qu\u2019ils sont suppos\u00e9s requ\u00e9rir, mais aussi en fonction de crit\u00e8res extrins\u00e8ques \u00e0 savoir les positions auxquelles ils donnent acc\u00e8s sur le march\u00e9 du travail. \u00bb p.25 Nous avons une double construction hi\u00e9rarchique, d\u2019une part, des savoirs, et d\u2019autre part, du masculin et du f\u00e9minin. Les math\u00e9matiques n\u00e9cessiteraient ing\u00e9niosit\u00e9, virtuosit\u00e9 et originalit\u00e9, alors que la biologie et la chimie demanderaient surtout de la minutie, du concret et de l\u2019apprentissage par c\u0153ur, ces secondes aptitudes \u00e9tant jug\u00e9es moins nobles et (donc ?) plus f\u00e9minines que les premi\u00e8res, suppos\u00e9es masculines. Ces repr\u00e9sentations diff\u00e9renci\u00e9es \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur m\u00eame des disciplines scientifiques se retrouvent dans les brochures de l\u2019ONISEP : les pr\u00e9pa \u00ab bio \u00bb sont pr\u00e9sent\u00e9es comme des formations \u00ab \u00e9quilibr\u00e9es \u00bb (rappelons que la culture g\u00e9n\u00e9rale est suppos\u00e9e \u00eatre suffisante pour les groupes domin\u00e9s, alors que les groupes dominants ont acc\u00e8s en plus \u00e0 la culture sp\u00e9cifique, quand il s\u2019agit de haut niveau d\u2019\u00e9tudes). Elle demande en outre de bonnes comp\u00e9tences r\u00e9dactionnelles et les enseignements ont une vocation pratique, y compris les math\u00e9matiques qui seront toujours \u00ab contextualis\u00e9es \u00bb. En revanche, les pr\u00e9pa \u00ab maths &#8211; physique \u00bb sont destin\u00e9es aux \u00e9l\u00e8ves qui aiment les maths et sont \u00e0 l\u2019aise avec l&rsquo;abstraction. On parle de \u00ab logique, raisonnement et technique de calcul, alg\u00e8bre lin\u00e9aire, probabilit\u00e9s discr\u00e8tes \u00bb\u2026 sans aborder les applications de ces disciplines.<\/p>\n<p>On semble \u00eatre dans la logique pure. Outre ces descriptifs diff\u00e9rents, conformes aux attentes sexu\u00e9s, deux autres processus simultan\u00e9s se sont mis en place : d\u2019une part, une augmentation de l\u2019offre et d\u2019autre part, un d\u00e9sint\u00e9r\u00eat des gar\u00e7ons de certaines fili\u00e8res (en somme la m\u00e9decine et la biologie conna\u00eet le ph\u00e9nom\u00e8ne inverse de l\u2019informatique : plus de prestige, plus haut salaire donc plus d\u2019hommes et une recomposition des repr\u00e9sentations qui vient justifier la nouvelle s\u00e9gr\u00e9gation). L\u2019arriv\u00e9e des filles dans les bastions masculins se fait le plus souvent par le bas (par les secteurs les moins prestigieux), ce n\u2019est pas \u00ab une disparition du plafond de verre, mais son repositionnement r\u00e9gulier \u00bb. p.43.<\/p>\n<p>Finalement, choisir une CPGE (puis entrer dans l\u2019\u00e9cole la plus prestigieuse d\u00e9croch\u00e9e au concours), c\u2019est avant tout choisir une place scolaire (future place sociale), bien plus que choisir une discipline. Les filles demandent moins souvent une orientation post bac en CPGE que les gar\u00e7ons, ind\u00e9pendamment de leur niveau scolaire : \u00ab l\u2019espace des pensables et des possibles n\u2019est pas le m\u00eame \u00bb. p.53.<\/p>\n<p>On constate en outre une surs\u00e9lection dans les pr\u00e9pa les plus prestigieuses, en particulier en fonction du milieu social (souvent sup\u00e9rieur \u00e0 celui des gar\u00e7ons). En g\u00e9n\u00e9ral, elles disposent d\u2019un milieu familial autorisant la transgression, en particulier, des membres de la famille qui ont d\u00e9j\u00e0 emprunt\u00e9 cette voie. Ce qui va partitionner les bons et les mauvais \u00e9l\u00e8ves de maths sup sera \u00ab l\u2019esprit scientifique \u00bb, qui n\u2019est jamais r\u00e9ellement d\u00e9fini et est pr\u00e9sent\u00e9 comme un don. D\u2019une part, il y a une volont\u00e9 de faire table rase de l\u2019avant, avec l\u2019id\u00e9e qu\u2019au lyc\u00e9e on n\u2019avait pas besoin de travailler et que maintenant, il faut r\u00e9apprendre un tout nouveau format : le fait d\u2019avoir pr\u00e9alablement des bonnes notes n\u2019est pas pr\u00e9dictif de la r\u00e9ussite en maths, car si tout le monde doit travailler, seuls ceux qui ont le don sortiront du lot. Or, puisque le don est suppos\u00e9 inn\u00e9, il ne s\u2019apprend pas et ne s\u2019acquiert pas par le travail. On parle de \u00ab d\u00e9monstration \u00e9l\u00e9gante \u00bb, versus des \u00ab d\u00e9monstrations laborieuses \u00bb ou de \u00ab prise de recul \u00bb, sans que ces crit\u00e8res ne soient jamais explicit\u00e9s. (Puisqu\u2019ils sont suppos\u00e9s \u00eatre inn\u00e9s, ceux qui les \u00ab ont \u00bb comprennent spontan\u00e9ment ce qui est attendu. Quant aux autres, rien de sert de le leur expliquer. Pour le coup, je le vois comme une carence p\u00e9dagogique, les enseignants eux-m\u00eames, \u00e0 l\u2019aise et valoris\u00e9s dans cette id\u00e9e du don, n\u2019ont jamais tent\u00e9 de le d\u00e9mystifier et de didactiser les comp\u00e9tences requises). Ironiquement, ce recul attendu serait surtout un recul par rapport \u00e0 la forme scolaire. Et c\u2019est l\u00e0 qu\u2019on peut se demander si les filles ne souffrent pas d\u2019un malentendu scolaire : \u00ab \u00e0 trop respecter la norme scolaire (d\u00e9marche qui s\u2019est r\u00e9v\u00e9l\u00e9e payante dans l\u2019enseignement secondaire), elles peuvent manquer l\u2019implicite des classes pr\u00e9paratoires scientifiques et ne pas parvenir \u00e0 se conformer aux attentes de \u2018\u2018l\u2019esprit scientifique\u2019\u2019 \u00bb p.85. Un rapport au savoir scientifique diff\u00e9rent se construit : \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de comp\u00e9tences \u00ab roturi\u00e8re \u00bb qui s\u2019acquiert par le travail (laborieux, scolaire), il existe un niveau sup\u00e9rieur de comp\u00e9tences, noble et inn\u00e9es qui participerait au g\u00e9nie et au \u00ab vrai \u00bb esprit scientifique. Cette s\u00e9paration symbolique des comp\u00e9tences scientifiques se retrouve alors en phase avec la r\u00e9partition symbolique des comp\u00e9tences entre les sexes. Cette s\u00e9paration se remarque particuli\u00e8rement \u00e0 la lecture des bulletins scolaires des gar\u00e7ons et des filles. Les enseignants effectuent un rep\u00e9rage parmi les \u00e9l\u00e8ves, qui leur permettra encore de leur conseiller ou non de faire 5\/2 (c\u2019est \u00e0 dire un redoublement de la deuxi\u00e8me ann\u00e9e), si le niveau de concours obtenu s\u2019av\u00e8re d\u00e9cevant. Or, ce sont plut\u00f4t des gar\u00e7ons qui sont rep\u00e9r\u00e9s : davantage que pour les filles, une ann\u00e9e de 5\/2 est jug\u00e9e profitable au vu du potentiel. Le cas particulier de l\u2019ENS va permettre de montrer comment les explications de type \u00ab proph\u00e9tie autor\u00e9alisatrice \u00bb, \u00ab menace du st\u00e9r\u00e9otype \u00bb et encore plus \u00ab autocensure \u00bb sont insuffisantes pour rendre compte de l\u2019exclusion des filles \u00e0 l\u2019entr\u00e9e. Il ne s\u2019agit pas d\u2019une question de niveau scolaire, puisqu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9poque o\u00f9 l\u2019ENS \u00e9tait non mixte, autant de filles que de gar\u00e7ons \u00e9taient admises, \u00e0 travers un concours identique, mais d\u00e9bouchant sur un syst\u00e8me de quota. Or les r\u00e9sultats au concours des filles et des gar\u00e7ons \u00e9taient du m\u00eame ordre, la barre d\u2019admission n\u2019\u00e9tait pas plus basse pour les filles. Mais d\u00e8s l\u2019introduction de la mixit\u00e9 et la fusion des promotions, la part des filles baisse de mani\u00e8re drastique. Ce n\u2019est pas en soi la mixit\u00e9 qui a \u00e9t\u00e9 d\u00e9favorable aux filles, mais la mise en concurrence directe avec les gar\u00e7ons, face \u00e0 un nombre de places extr\u00eamement restreint. Il faut s\u2019autoriser \u00e0 d\u00e9sirer l\u2019ENS pour tenter le concours ou m\u00eame l\u2019envisager.<\/p>\n<p>La r\u00e9ussite au concours, statistiquement exceptionnelle, est v\u00e9cue comme n\u00e9cessitant des qualit\u00e9s exceptionnelles, celles qui sont suppos\u00e9es inn\u00e9es, celles qui constituent l\u2019esprit scientifique. Les filles moins que les gar\u00e7ons sont consid\u00e9r\u00e9es tout au long de leur carri\u00e8re scolaire comme disposant des qualit\u00e9s et du rapport au savoir qui seraient requis pour \u00eatre l\u00e9gitime.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Filles + sciences = une \u00e9quation insoluble ? 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