En juillet 2025, Vincent Patigniez, militant queer et formateur indépendant sur les questions d’égalité des sexes et des sexualités, a fait un sondage sur LinkedIn et dans son entourage sur ce qu’on entend par « fatigue de genre ».
J’ai vaguement répondu, je voyais bien des personnes qui se plaignaient du phénomène, mais moi, je partais en congé scientifique à Montréal, alors, ça allait plutôt pas mal.
Depuis, je suis rentrée…
La fatigue de genre peut s’entendre de deux manières :
- La « Gender fatigue » : « On ne peut plus rien dire… Y’en a marre de parler des femmes / des LGBT… avec toutes ces identités, les jeunes sont perdus… maintenant on doit culpabiliser d’être un homme hétéro… » et je vous en passe.
- La fatigue de genre à proprement parler : le fait d’en avoir ras-le-bol de devoir expliquer calmement, gentiment, avec patience que l’égalité entre les femmes et les hommes n’est pas déjà là, que les homosexuels ne sont pas tous raffinés ou artistes, et que la bisexualité, ce n’est pas l’opportunisme.
Et c’est plutôt de cette deuxième fatigue dont on va parler dans ce livre. Sachez que la première existe bien dans les entreprises. Oui, des gens en ont marre qu’on leur parle des femmes. Au fond, je suis de tout cœur avec eux : moi aussi, j’en ai marre de leur en parler. Franchement, j’aimerais beaucoup mieux ne pas avoir besoin de le faire… Pour autant, cette convergence ne nous rapproche pas. Bizarre, non ?
Le livre de Vincent Patigniez a 2 fonctions. Tout d’abord, il nous permet de nous sentir moins seul-es. Parce que je suis rentrée de Montréal, qui a été pour moi un havre du genre. La fatigue, je la vois bien.
Depuis que je suis rentrée, on m’a dit que les raisons du sex-ratio entre hommes et femmes dans les sciences étaient un mystère. En réunion sous ma responsabilité, on a mecspliqué (mansplaining) mes propos. On m’a expliqué mon travail de conférencière. On m’a trouvé quand même très assertive (pour une femme). On a trouvé que je travaillais sur un sujet mineur et finalement pas novateur. Et moi, je ne me suis jamais énervée. Parfois, j’ai lâché l’affaire, mais souvent, j’ai souri et j’ai expliqué (parce que les femmes gagnent toujours à sourire). Et parfois, comme j’étais en position de supériorité hiérarchique, j’ai posé les choses fermement en faisant ensuite semblant de croire qu’il y avait une simple méprise et qu’on s’était mal compris. Ben voyons.
Et le pire peut-être, ce sont les mecs qui viennent dire : faut être patient avec nous et qui ne comprennent pas quand on perd patience. Ou encore ceux qui veulent une médaille parce qu’ils ne font pas de blagues sexistes.
Et je suis cis hétéro. Vivre trans, vivre nonbinaire, c’est un tout autre défi.
« Vivre [et être trans], c’est pour beaucoup faire le deuil des rêves de grande vie, de lumière et de sécurité, des vacances en bord de mer et des belles maisons au crépi bleuté, […] c’est faire l’apprentissage de l’humiliation, chez le médecin, à la mairie, dans la rue […] c’est faire semblant, avec toute la grâce, qu’il est possible d’articuler, de flotter au-dessus du déshonneur, de ne pas y prendre garde, quand il nous afflige d’un sentiment d’une injustice terrible. » Tal Madesta cité par Pattigniez.
La fatigue de genre peut être associée à un concept que je trouve très intéressant qui est le « stress minoritaire », théorisé par Ilan Meyer. Il s’agit d’un stress supplémentaire et spécifique associé aux personnes minoritaires ou minorisées (les femmes ne sont pas minoritaires, mais elles sont minorisées). Le stress minoritaire est le fait de subir et d’anticiper davantage d’oppression, voire de danger, parce qu’on est membre d’un groupe minorisé. C’est un état quasi permanent, une vigilance permanente, c’est fatigant et c’est injuste.
Je me souviens du choc de certains étudiants dans un de mes cours qui découvrent soudain, suite à un exercice, que, contrairement à eux, les étudiantes prennent de nombreuses précautions quand elles vont à une date : elles choisissent un endroit public, elles activent la géolocalisation et disent à une copine où elles sont, elles appellent au bout d’une heure pour dire que tout va bien… bref, elles anticipent une agression possible. Les hommes comme les femmes connaissent le stress d’être repoussé-es dans un rendez-vous. Le stress minoritaire, c’est jouer au jeu du dating en ayant peur d’être violée. On y perd en légèreté.
Bref, nous n’échapperons pas à notre fatigue de genre (même à Montréal, où on me bassine avec l’échec scolaire des garçons). Vincent Pattigniez propose des pistes pour y survivre.