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cs_couverture_stross_halting-state-2011-07-22-21-20.jpgLivres : Halting State de Charles Stross
Ted Chiang : La tour de Babylone

Halting State de Charles Stross

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Vous travaillez à la Police d’Edimbourg. On vous téléphone pour vous annoncer un hold-up. Quand vous arrivez sur les lieux, vous vous apercevez que la banque qui a été braquée est en réalité une banque virtuel d’objets magiques dans un MMORPG. Les braqueurs sont une troupe d’orcs, appuyés par un Dragon. Alors que vous alliez prendre ça à la rigolade, vous réalisez que si la banque est virtuelle, l’argent en jeu est bien réel.

Vous avez passé des années à travailler sur un jeu en ligne, vous n’avez pas de vie : pas de copine, pas de vrais potes (outre les collègues de travail), et votre maman est morte il y a quelques mois. Et voilà que ces salauds vous virent. Alors, vous vous bourrez la gueule et vous fumez à Amsterdam. Quand vous refaites surface, chez les flics, vous vous rendez compte qu’il est temps d’arrêter de déconner et de retrouver du boulot, vite fait. Voilà justement qu’on vous contacte pour un job. Ce qui est un peu curieux, c’est que c’est un cabinet d’audit qui a besoin de vous, à propos d’un problème de fraude dans un MMORPG.

Vous faites parties des hauts potentiels de votre cabinet d’audit. Vous bossez dur, vous n’avez pas de vie privée, votre seul loisir, c’est des combats virtuels à l’épée. Et voilà pourquoi vos collègues vous bombardent « spécialiste  en jeu vidéo » sur une affaire complètement pourrie de « braquage virtuel ». Pour y comprendre quelque chose, vous allez recruter un « indigène », c’est à dire un informaticien spécialiste des jeux.

 

Charles Stross est un informaticien. Ca se sent nettement quand il écrit. Et pour le coup, c’est le scénar informatique le plus solide que j’ai jamais lu. Mais ce n’est pas que ça. Ce sont aussi de vrais personnages auxquels on s’attache et un techno-thrillers drôlement bien foutu. 12 ans dans le futur, le virtuel est devenu une partie du réel, l’Ecosse est devenue autonome, s’est rattachée à l’Union européenne et a adopté l’euro.
Les gens portent tout le temps ou presque des lunettes à réalité augmentée. Ils ne sont jamais perdus, ont toujours accès à google pour n’importe quoi, et pratiquent beaucoup toute sorte de jeu en ligne, quelque soit leur métier.

Stross écrit nettement pour les habitués du langage Slashdot… certaines tournures m’ont échappé et ce n’est pas un anglais facile d’accès (outre que ça se passe à Edimbourg et que parfois, ça parle écossais : polis pour police, heid pour head, fitba pour football, afrit pour afraid).
En outre, c’est aussi bourré d’allusion de culture anglaise dont certaines me sont passées très loin.
Si j’ai rédigé le résumé à la 2e personne du pluriel, c’est parce que le livre est intégralement écrit à cette personne, tout en alternant 3 personnages différents. C’est désarçonnant les 2 premiers chapitres pus on s’y habitue bien. J’ai lu sur ce site intéressant que le livre était rédigé comme un manuel d’utilisateur et ce parti-pris d’écris à la 2e personne du pluriel a pris sens.

Finalement, Stross est ce que j’ai lu de plus intéressant en SF depuis Richard Morgan. Même si à mon sens, il n’arrive pas au niveau de la poésie de Gibson et n’est pas aussi techno-visionnaire ou techno-philosophe. Je dirais que Gibson parle aux fantasmes des nerds alors que Stross construit des mécaniques qui tournent bien pour les geeks.
Mais c’est très intéressant, comme livre. Il est dans les nominés des Hugo 2008.

Ted Chiang : La tour de Babylone

latourdebabylone-2011-07-22-21-20.png Encore un livre d’informaticien (il m’a été conseillé alors que je parlais de Charles Stross à un informaticien). Ce sont des nouvelles, diversement et abondamment primées par du Hugo, du Nebula, du Sturgeon, etc.

La tour de Babylone : première surprise, le style est du pur « SF âge d’or ». On se croirait chez Clarke. Une nouvelle de facture classique, avec un surprise à la fin. Je n’arrive pas bien à qualifier pourquoi je dirais que c’est de la SF « Age d’or » peut-être à cause de la façon distante dont sont traités les personnages mais je me suis fait la réflexion que plus personne n’écrit comme ça. Mais ce n’est pas désagréable de retrouver ce style.
Dans cette nouvelle uchronique (ou steampunk babylonienne ?), on construit la tour de Babel pour toucher les cieux. Les hommes ont envie d’aller à la rencontre de Dieu pour admirer la création.
Mais dans cet univers, ça fonctionne. C’est à dire qu’on est dans un système physique cohérent type Ptolémée où les cieux sont une voûte piquée de pierre incandescente qui sont les étoiles. L’intérêt de l’histoire est de faire tenir debout un cosmos Babylonien avec des lois physiques (ou topologique) à peu près correctes.
Sympathique.

Comprends : là encore, je dirais une nouvelle « âge d’or » de facture classique. On a découvert une hormone qui permet au cerveau de se développer et l’homme qui en a bénéficié devient supérieurement intelligent. Chiang essaie de se représenter les pouvoirs et motivations de quelqu’un qui aurait accès à la reprogrammation de son cerveau et de son corps. Un thème assez classique, bien traité, mais là encore, on monte un postulat qui se tient, et ensuite, on le tourne dans tous les sens pour l’éprouver.

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Division par zéro : pour comprendre cette nouvelle, il faut des compétences d’algèbre minimums. Pour l’apprécier pleinement, il faut plus que ça.
On part de la démonstration « classique » qui démarre avec a = b
a^2 = ab…
a2 − b2 = ab − b2(a − b)(a + b) = b(a − b)(a – b)(a + b) = b(a – b)(a + b) = b
or, a = b… donc…

a = 2a soit 1 = 2. Quelque part, dans cette fausse démonstration, se glisse une division par 0, totalement interdite… car elle produit du non sens.
Le point de départ, c’est une mathématicienne qui fait une démonstration qui remet en cause la cohérence même des maths.
C’est à dire qu’elle est capable de démontrer que 1+x=2, quelque soit x. Et son univers s’effondre, parce que, bien sûr, il n’y a pas la moindre division par zéro dans son calcul. Sa démonstration est simple, évidente, et prouve irréfutablement que l’algèbre ne tient pas debout. Le théorème de Gödel, en pire.

Quand j’ai fini la nouvelle, je me suis dit : je ne comprends pas là fin (alors que jusque là, ça se passait bien). J’ai lu la notice de la nouvelle, où Chiang raconte comment il a été ébloui par la démonstration de e^pi i=1. Ca m’a rappelé un de mes profs de maths qui disait que dans sa famille, on était soit mathématicien, soit curé. Et même si je peux être fascinée par l’algèbre, je n’en suis pas à la transe mystique. Et je reste sur ma fin.

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L’histoire de ta vie : voilà la nouvelle qui m’a fait dire : j’ai eu raison d’acheter ce livre. C’est l’histoire d’une linguiste qui est contactée par le gouvernement pour communiquer avec des extraterrestres qui sont arrivés sur terre. Là, on voit que Chiang ne s’y connait pas qu’en maths mais aussi en linguistique. En parallèle, la linguiste parle à sa fille et lui raconte l’histoire de sa vie au futur… en commençant par sa mort, à 25 ans, pendant qu’elle faisait de la varappe. D’une part, c’est extrêmement sensible dans les rapports mère / fille (bébé, gamine, ado…) pour une fois, on s’attache aux personnages. D’autre part, ça utilise quelque chose que j’aime beaucoup, c’est l’idée de la performativité du langage. C’est à dire que le langage fait advenir ce qu’il énonce (que la lumière soit… Je vous déclare uni par les liens du mariage, Vous êtes déclaré coupable…) La fin est pendant longtemps innattendue, jusqu’à ce qu’on comprenne avec effroi où on va.
Bref, c’est vraiment une belle nouvelle.

Soixante douze lettres : Encore du langage, mais pour fabriquer des golems cette fois. De nouveau une uchronie. Cette fois, nous sommes dans une Angleterre steampunk ou la théorie homoculiste est vraie (le futur être humain est tout entier contenu dans le spermatozoïde, et c’est la matrice de la femme qui lui donne force de vie). Par ailleurs, par le Verbe, on peut animer des automates. Il n’y a rien de magique là dedans. Et, à part les cabalistes, ce sont des ingénieurs et des scientifiques qui forgent les noms. Bel exercice de style, un peu long, là encore, érudit, avec une fin qu’on voit un peu venir.

L’enfer, quand Dieu n’est pas présent : cette fois le point de départ, c’est l’existence des manifestations divines : des anges se manifestent telles des catastrophes naturelles. Et quand on en fait le bilan après coup, on a toujours des miraculés et aussi des morts. Le héros de la nouvelle perd sa femme des suites d’une apparition d’un ange. Il cherche alors à avoir la foi, à aimer Dieu, pour avoir une chance de la rejoindre au paradis. Une nouvelle assez bizarre. Peut être faut-il un minimum de « foi » pour qu’elle fonctionne. En tout ca, sur moi, ça n’a rien donné.

Aimer ce que l’on voit : un documentaire : Voilà une nouvelle rigolote. Elle a la forme d’un documentaire. Dans cette histoire, on a trouvé un moyen de rendre les gens aveugle à la beauté (la Callignosie). Le but est que les gens puissent être appréciés pour eux-mêmes et non pour leur apparence. Il faut dire que dans ce futur, les industries cosmétiques sont bien plus puissantes que maintenant, ainsi que les lobbies de la chirurgie esthétique. Certains parents décident d’appliquer la calli à leur enfant (ce qui est réversible). Une université songe la rendre obligatoire pour tous les étudiants. Une campagne se déclenche, où on va débattre d’arguments pour et contre. Là encore, Chiang part d’un postulat, et l’exploite sous toute ses coutures. Et les argumentations et contre argumentation sont très bien faites (même si on est dans un jeu rhétorique, ça fait référence à la discrimination en fonction de son apparence… est-ce qu’on peut apprendre à ne pas tenir compte de la beauté d’une personne quand on l’évalue ?)
Par ailleurs, ça parle du dysfonctionnement qui fait que des gens sont incapables de reconnaître les visages, la prosopagnosie au point de ne pas se reconnaître eux-mêmes sur une photo, ou d’avoir besoin qu’une personne se mette à parler pour l’identifier au son de sa voix. Je n’en suis pas là, mais pour reconnaître quelqu’un, en général, ma seule solution c’est d’identifier sa coiffure, sa couleur de cheveux, ses expressions.
Pour moi, quand certaines personnes que je fréquente habituellement, sans bien les connaître, se font des mèches ou sont très fatiguées, je ne les reconnais plus.
Au point que je suis parfois incapable de convoquer devant mes yeux l’image de certaines personnes, même si je les connais.

Cette nouvelle parle aussi du fait que les personnes considèrent comme beaux les gens symétriques, quelque soit leur culture ou couleur de peau. J’avais entendu parler de cette expérience il y a longtemps, j’ai compris que je ne reconnaissais pas les gens symétriques (pas de particularité sur leur visage pour les identifier). Bref, une nouvelle que j’ai aimé, en particulier parce que je m’y suis reconnue !

Bref, je ne suis pas totalement fasciné par Chiang, mais c’est un auteur intéressant. Ca ressemble un peu à Egan, mais quelque cran en dessous.

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