Kro des non-frères

Réjane Sénac : Les non-frères au pays de l’égalité

Réjane Sénac est politologue, spécialiste des questions d’égalité et de diversité à Sciences Po. Dans ce petit livre, elle vient taquiner la devise républicaine : « Liberté, égalité, fraternité ». La devise a l’air cool, dite comme ça… mais est-ce que tout-es les citoyens et les citoyennes sont « frères » ? Ou est-ce que seuls ceux qui sont reconnus comme frères ont droit à l’égalité ? Que faut-il pour être un frère dans la République française ? Les chats peuvent-ils être des frères ? En tout cas, mon chat s’interroge et se demande si la première de couverture a bon gout.

Pour Sénac, il y a un « péché originel » dans la définition de la République fraternelle. En même temps qu’elle se déclare « une et indivisible », elle crée deux catégories de citoyens, selon la classification de l’Abbé Sieyes, député du tiers état : les citoyens reconnus comme actifs qui ont le droit de voter, et les citoyens passifs qui sont exclus des droits civiques au nom de leur manque d’indépendance : les femmes, les personnes en état d’accusation, les insolvables, les fous, les enfants et les domestiques. On comprend bien que contrairement aux autres personnes citées dont la condition de passivité peut être transitoire, les femmes sont exclues du politique en raison de leur prétendue incapacité à prendre de l’indépendance « par rapport à leur nature, c’est à dire leur animalité » p.10.

La faute première commence ici, et Sénac dénonce ensuite le mythe de l’exemplarité de l’égalité à la française dont semble être convaincu l’économiste Thomas Piketty. Dans son livre sur Le Capital du XXIe siècle, Piketty signale différents moments où le Code civil français fait d’énormes progrès en termes d’égalité, en particulier en termes de répartition des richesses, tout en signalant entre parenthèses ou en note de bas de page : tout du moins pour les hommes »… La moitié de la population française a été exclue de l’application des principes républicains en ce qui concerne les droits civils (liberté de parole, de religion, droit à la propriété, capacité à contracter) et civiques (droit de vote et d’éligibilité) et ce, en gros jusqu’à la moitié du XXe siècle. Ce qui n’empêche pas Piketty de qualifier l’égalité à la française d’exemplaire et absolue, tout en précisant qu’elle ne s’applique qu’aux hommes.

Note de la Kroniqueuse : En l’occurrence, j’aurais préféré qu’il oublie simplement l’exclusion des femmes, plutôt que de souligner ainsi que leur inclusion n’est qu’un accessoire de la République.

Sénac part de ce péché originel de la République et va ensuite montrer qu’il y a eu un « meurtre originel de l’égalité pour les non-frères » : « Les inégalités ne sont pas de simples dissonances empiriques par rapport à des idéaux républicains considérés comme « purs », mais elles doivent être déconstruites en tant qu’expression de résistances héritées. » p.31.

Quel est le sens de la devise : « Liberté, égalité, fraternité » ? Est-ce que le fait d’être libre et égaux qui nous donne ce sentiment de fraternité, ou est-ce parce qu’on s’est reconnu comme des frères, qu’on doit alors être libre et égaux ?

Rousseau, quand il réfléchit au pacte social de la république, estime que seules les conventions produisent une autorité légitime « puisqu’aucun homme n’a une autorité naturelle sur son semblable et que la force en donne aucun droit ». Malheureusement, là où cette sympathique formule dérape, c’est dans la définition de « semblable » : Rousseau estime qu’il est tout à fait légitime de soumettre les non-semblables. La famille est une institution naturelle dans laquelle on voit bien que les hommes dépendent des femmes par leur désirs et les femmes dépendent des hommes par leurs désirs et leurs besoins.  Selon Rousseau, les hommes pourraient vivre sans les femmes alors l’inverse n’est pas possible. Leur soumission est donc naturelle : les hommes sont libres et égaux, les femmes n’ont ni les capacités ni la vocation à le devenir. Il faut donc élever les femmes relativement aux désirs et besoins des hommes : le mythe de la complémentarité inégale des sexes est théorisé et mis en application dans le traité d’éducation de Rousseau qui va inspirer longtemps l’éducation des filles en France.

Petit aparté de la Kroniqueuse : on est d’accord que ce sont les gamètes et non les individus qui sont complémentaires. Faire une inférence entre les gamètes et les individus qui les portent, c’est tout de même nous réduire à peu de chose. En outre, réaliser l’union de nos gamètes est une activité extrêmement marginale dans nos vies. Par ailleurs, la complémentarité n’a rien à voir avec l’égalité : 2 + 8 sont complémentaires à 10, mais vous avez bien noté qu’ils ne sont pas égaux).

À partir du moment où la République détermine l’existence de non-frères, institue leur complémentarité et génère une éducation pour les citoyens (actifs) et les citoyennes (passives) en fonction de cette complémentarité, elle inscrit l’inégalité (c’est à dire l’exclusion des non-frères) dans ses fondements.

Ce raisonnement s’applique également aux non-frères indigènes des colonies, qui devaient par exemple s’acquitter du service militaire sans pour autant avoir le droit de vote.

En 2014, on se met à parler de loi pour l’égalité réelle, c’est-à-dire qu’on estime qu’il y a un dernier palier à franchir pour y arriver vraiment : l’égalité était vue comme une lente progression enclenchée par l’abolition des privilèges de 1789. Or, c’était oublier que la question avait été mal posée (ou les privilèges mal abolis) au départ. Les résurgences de l’antiféminisme version manif pour tous qui réaffirme la complémentarité entre les sexes en est la preuve : certes, les anti-féministe ont perdu en parti sur le mariage pour tous (la PMA n’a pas fait parti de la loi) mais gagnent sur l’éducation en reléguant l’enseignement de l’égalité en classe à l’état d’options.

Venons-en alors à la tentative de l’égalité réelle, qui ne questionne pas le principe de complémentarité originelle des non-frères mais s’applique à maintenir le flou sur cette question (comme le fait l’école depuis le coup de semonce des ABCD de l’égalité).

Sénac va dénoncer la mise en oeuvre de politique égalité au nom de la rentabilité économique, intégrant l’égalité dans ce que Stuart Hall appelle « la longue marche de la révolution néolibérale ». Dans la 2e moitié du XXe siècle, la mixité et la diversité sont devenues rentables, sources de performance, tant pour les entreprises que pour les institutions.

Nombre d’études montrent que plus d’égalité en entreprise permet de meilleures performances, et de même, l’immigration et sa prise en charge par des politiques de diversité est une opportunité pour le pays. En somme, même si on ne parle pas de complémentarité biologique (les femmes auraient des compétences naturelles utiles), on parle d’inclure les femmes au nom d’une complémentarité rentable. Justifier l’inclusion des femmes ou des personnes racisées au nom de la rationalité économique, en vertu « d’identités complémentaires », c’est une forme de sexisme ou de racisme bienveillant. p.108.

Note de la Kroniqueuse : En militant pour l’égalité, on se résigne souvent à laisser tomber l’argument de la justice sociale au profit de la rentabilité, on trouve que c’est un bon moyen pour convaincre les entreprises, on s’imagine plus maligne que le marché en utilisant leurs propres armes pour faire advenir l’égalité… et ce faisant, on dépolitise la question de l’égalité, et tout en disant qu’on n’y croit pas, on réactualise la croyance en la complémentarité des sexes. Nous sommes ainsi des militantes paradoxales pour paraphraser Joan Scott. Citoyenne paradoxale : on revendique en tant que femme le droit d’être traitée « comme tout le monde ». Militantes paradoxales : on prétexte la performance pour réclamer la justice… 

La France fonctionne sur une « citoyenneté capacitaire » pour reprendre une expression du philosophe Étienne Balibar, réétudié par le socioéconomiste Saïd Bouamama : il y a les citoyens qui ont les capacités d’être citoyens pleinement et ceux qui sont supposés ne pas encore les avoir (mais  qui pourraient possiblement les obtenir s’ils « s’intègrent », tels les immigrés de 2e génération). La justification des inégalités sociales, économiques, politiques et sexuées fonctionne sur un discours capacitaire, mais pour les femmes « l’idée de perfectibilité disparait : elle est soit impossible soit non souhaitable » dit Bouamama. C’est-à-dire que même si on admet que les femmes ne sont pas asservies à leur nature, puisqu’on préfère que les femmes restent des fââââmes, c’est à dire des êtres fragiles, dépendants et dévolus aux tâches maternelles, on refuse de prendre acte de leurs capacités ou de leur donner les moyens de les avoir.

« Les non-frères restent soumis à une citoyenneté capacitaire puisqu’ils ont un rôle limité au sein des élites républicaines et économiques : celui de complément rentable en éternel apprentissage » sur un « apprentissage asymptotique des codes des dominants » p. 111-112.

Et puis, posons la question avec Réjane Sénac : s’il s’avère au final que l’égalité n’est pas rentable ? Eh bien, en suivant la logique du marché : les choix politiques confortant l’inégalité deviennent alors souhaitables.

Pour conclure : « La dimension pragmatique de l’injonction à la performance de la mixité ne doit pas occulter son caractère politique. […] la tentation est forte de porter les politiques d’égalités comme un investissement social, sans prendre conscience que l’égalité en tant que principe de justice se trouve par là même sacrifiée à la démonstration de la performance […] En effet, il est illusoire de croire que la fin justifie les moyens sans que les moyens ne déterminent la fin » p.119

Bon, vous l’aurez compris, le livre a beau être petit, ce n’est pas spécialement de la lecture de plage. N’étant pas habituée au langage économique et politique (ou philosophique), il y a des phrases que j’ai lu plusieurs fois. Cette idée toutefois que le terme « fraternité » de la devise française cache l’exclusion devrait être vulgarisée, de sorte que la préconisation finale de Sénac qui est de la changer puisse être entendue.

Liberté, égalité, solidarité ? « Liberté, égalité, adelphité » est sa proposition (sauf qu’il va falloir faire connaître le terme…).

Ce contenu a été publié dans Lectures, Livre de classe, Uncategorized, avec comme mot(s)-clé(s) . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *