Pavis, c’est fini, je ne crois pas que j’y retournerai un jour

Il y a bientôt un an, une vague fréquentation internaute m’a posé cette question :

Avec indiscrétion, qu’est-ce qui t’a fait quitter Glorantha ?

Et ça faisait d’ailleurs un peu plus longtemps encore que je voulais rassembler mes idées à ce sujet, pour répondre clairement à cette question. Je l’avais d’ailleurs déjà évoqué ici-même.

La prise de conscience s’est faite à l’occasion d’une discussion avec un pote début 2008, devant un bon couscous. C’est à ce moment là que j’ai réalisé que, malgré tout le bien que j’avais pu penser (et dire) de Glorantha pendant plus d’une vingtaine d’années, ce contexte ne me plaisait plus.

Pourquoi ?
Deux raisons principales à cela :

– d’une part, je me sens de plus en plus à l’étroit dans les contextes hyper-détaillés. Surtout sur le long terme : or, Glorantha et moi, ça durait quand même depuis deux bonnes décennies.
C’est assez paradoxal, car comme vous le savez, j’aime bien le détail et la précision, et j’ai tendance à reprocher à certains univers de ne pas être assez fouillés.
Mais quand c’est pour utiliser en JdR, je me rends compte que ça finit par me brider plus qu’autre chose.

– d’autre part, j’en ai ma claque du gregging, cette manie qu’a Greg Stafford, le créateur de Glorantha, de toujours revenir sur sa création pour modifier des choses auparavant définies sous une forme et qui étaient de ce fait considérées comme « fixées ».

Pour développer un peu plus :

Tout a commencé sans doute avec l’overdose de détails atteinte depuis le début des années 2000 et la renaissance de Glorantha sous l’étiquette de la gamme HeroWars.
Auparavant et pendant de longues années (une dizaine en ce qui me concerne, puisque je ne me suis penché sur la gamme HeroWars qu’en 2003, soit dix ans après la parution de Dorastor, Land of Doom, et neuf ans après celles de Lords of Terror et Strangers in Prax, pour RuneQuest III), rien ou presque de nouveau n’avait été publié officiellement sur Glorantha. Certes, la flamme était maintenue allumée (et avec talent) par le fandom, avec Tales of the Reaching Moon d’abord, puis d’autres fanzines et divers sites internet.
Pendant cette période d’une dizaine d’années, j’avais pu m’imprégner de la substance gloranthienne jusqu’à en acquérir une connaissance semi-encyclopédique. Le monde était décrit, incomplètement certes, mais il y avait de quoi faire, de quoi développer soi-même aussi, et s’il existait déjà quelques incohérences dues au gregging, celles-ci étaient relativement limitées. Et surtout, les choses ne bougeaient plus : comme rien de nouveau ou presque ne sortait avec une étiquette officielle, Glorantha était stable.

Et sur cette assise stable, chacun pouvait bâtir à sa guise. Ce dont je ne me suis pas privé pendant dix ans.

Avec le réveil gloranthien provoqué par HeroWars, sont arrivées des pelletées de nouvelles informations. Certaines s’intégraient aisément dans le schéma préexistant, sans le bouleverser ; mais lorsqu’on s’est avisé de vouloir nous décrire par le menu les us et coutumes des habitants de Sartar, et tout particulièrement leur religion, ce n’était plus la même chose : il s’agissait d’une région explorée de fond en comble par les amateurs, et non seulement ces nouvelles précisions étaient souvent incompatibles avec ce que chacun avait développé dans son coin pour combler les zones d’ombre de la description du contexte, mais elles allaient parfois à l’encontre de ce qui avait déjà été publié officiellement auparavant !
Certes, le phénomène existait déjà, mais il était jusqu’alors limité, tant en visibilité (puisqu’il fallait se farcir par le menu d’obscurs works in progress pour déceler ces greggings) qu’en importance. Ajouter brutalement un dieu solaire au panthéon orlanthi, qui avait toujours existé bien qu’on n’en ait jamais entendu parler en dix ou douze ans de campagne, ça nécessitait une bonne dose de bonne volonté de la part de tout le monde, mais enfin, ça s’était fait. Même chose pour la déesse qui incarnait désormais les aspects féminins jusqu’alors attribués à Orlanth lui-même. Mais ç’aurait été sage de s’arrêter là.
Au lieu de ça, Stafford et sa bande ont continué sur leur lancée et fait fortement empirer les choses (d’autant que les conceptions mystico-religieuses de l’auteur devenaient de plus en plus fumées, ou fumeuses).

Entre le gregging, qui, rendant Glorantha changeante, fluctuante, incertaine, instable (et donc, non fiable), sapait les fondations sur lesquelles j’avais (comme les autres) patiemment bâti, et ma connaissance du contexte, et mes développements personnels, et les autres détails, compatibles avec ce qui existait précédemment, mais pas forcément avec ma conception des choses et ce que j’avais moi-même imaginé, et s’agissant des aspects « spirituels » du contexte, de moins en moins à mon goût (doux euphémisme), j’avais de plus en plus le sentiment d’avoir de moins en moins de liberté dans Glorantha. D’être bridé par les nouveaux suppléments qui sortaient, canalisé dans une direction dans laquelle je ne voulais pas aller, dans laquelle je ne reconnaissais plus la Glorantha des vieux suppléments RQ II et RQ III.

Je crois que ce qui m’a achevé, c’est le coup des Orlanthi volants, venant après la démesure du mont Kero Fin, sommet apparu « brutalement » (pour le lecteur de longue date, pas pour les autochtones) au sein des monts Quivin et s’élevant à treize kilomètres d’altitude dans une chaîne de type hercynien ressemblant plutôt au Massif Central ou aux Highlands d’Écosse.

Accessoirement, a également contribué à ma sensation de malaise grandissante la vraiment sale gueule des suppléments Mongoose, qui ne donnait vraiment pas envie, ni de les lire, ni de jouer dans le monde qu’ils décrivaient (ou dans son avenir, puisque la Glorantha développée dans le RuneQuest Mongoose est celle du Second Âge).

Peut-être me rétorquera t-on que tout ceci constitue de faux problèmes, et que je peux faire ce que je veux chez moi avec MA Glorantha.

Certes.

Sauf que persiste un sentiment diffus de gêne (et de rejet) lié au fait de savoir pertinemment qu’on entre en conflit avec le canon.
Sauf que diverger rend délicat, voire parfois impossible, l’exploitation de certaines publications officielles, ou tout au moins conformes au canon.
Sauf que si c’est pour diverger, autant me rabattre sur un univers de ma création, où je serai le seul maître à bord et où personne ne pourra, ni me dire que je ne me conforme pas à l’orthodoxie du contexte, ni brider mon imagination et ma liberté en sortant une extension qui décrira tel ou tel aspect que j’envisageais différemment.

Ces considérations valent pour Glorantha, mais aussi en partie (celles sur les univers hyper-détaillés ; le gregging restant heureusement une spécificité gloranthienne) d’autres contextes fouillés, à commencer par tout ce qui est historique. C’est plus marquant pour Glorantha, tout simplement parce que c’est un contexte dans lequel j’ai beaucoup pratiqué, d’un côté comme de l’autre de l’écran.

Et donc, paradoxalement, j’en reviens de plus en plus à des univers peu développés par leurs gammes officielles (enfin, quand je dis « peu », c’est en proportion de la taille du contexte : l’Official Traveller Universe, dont je vous parle souvent et que je pratique couramment, est certes développé depuis plus de trente ans au fil de tas de suppléments, mais ramené à son échelle interstellaire, il tendrait plutôt au contexte insuffisamment développé), ou à des créations personnelles, alors que j’ai de moins en moins de temps à consacrer à la création personnelle, justement.

Ceci étant dit… ne prenez pas forcément mon titre au premier degré.
Pour en revenir à la formulation de la question initiale, je n’ai pas quitté Glorantha : les bouquins et revues à lire continuent à s’entasser, et je suis moins assidu à me les procurer (il m’en manque d’ailleurs quelques-uns, mais un jour faudra que je comble mes lacunes), mais je suis quand même, avec un grand recul, ce qui sort.
Et un jour, je finirai peut-être l’écriture de la grande campagne prélude à la Guerre des Héros, commencée il y a presque douze ans avec Greg (pas Stafford, l’autre) et jamais achevée…

Pavis, c’est fini, je ne crois pas que j’y retournerai un jour

Il y a bientôt un an, une vague fréquentation internaute m’a posé cette question :

Avec indiscrétion, qu’est-ce qui t’a fait quitter Glorantha ?

Et ça faisait d’ailleurs un peu plus longtemps encore que je voulais rassembler mes idées à ce sujet, pour répondre clairement à cette question. Je l’avais d’ailleurs déjà évoqué < http://blogs.bl0rg.net/imaginos/2009/08/07/ladieu-aux-plaines-de-prax/ > ici-même.

La prise de conscience s’est faite à l’occasion d’une discussion avec un ami début 2008, devant un bon couscous. C’est à ce moment là que j’ai réalisé que, malgré tout le bien que j’avais pu penser (et dire) de Glorantha pendant plus d’une vingtaine d’années, ce contexte ne me plaisait plus.

Pourquoi ?

Deux raisons principales à cela :

– d’une part, je me sens de plus en plus à l’étroit dans les contextes hyper-détaillés. Surtout sur le long terme : or, Glorantha et moi, ça durait quand même depuis deux bonnes décennies.

C’est assez paradoxal, car comme vous le savez, j’aime bien le détail et la précision, et j’ai tendance à reprocher à certains univers de ne pas être assez fouillés.

Mais quand c’est pour utiliser en JdR, je me rends compte que ça finit par me brider plus qu’autre chose.

– d’autre part, j’en ai ma claque du gregging, cette manie qu’a Greg Stafford, le créateur de Glorantha, de toujours revenir sur sa création pour modifier des choses auparavant définies sous une forme et qui étaient de ce fait considérées comme « fixées ».

Pour développer un peu plus :

Tout a commencé sans doute avec l’overdose de détails atteinte depuis le début des années 2000 et la renaissance de Glorantha sous l’étiquette de la gamme HeroWars.

Auparavant et pendant de longues années (une dizaine en ce qui me concerne, puisque je ne me suis penché sur la gamme HeroWars qu’en 2003, soit dix ans après la parution de Dorastor, Land of Doom, et neuf ans après celles de Lords of Terror et Strangers in Prax, pour RuneQuest III), rien ou presque de nouveau n’avait été publié officiellement sur Glorantha. Certes, la flamme était maintenue allumée (et avec talent) par le fandom, avec Tales of the Reaching Moon d’abord, puis d’autres fanzines et divers sites internet.

Pendant cette période d’une dizaine d’années, j’avais pu m’imprégner de la substance gloranthienne jusqu’à en acquérir une connaissance semi-encyclopédique. Le monde était décrit, incomplètement certes, mais il y avait de quoi faire, de quoi développer soi-même aussi, et s’il existait déjà quelques incohérences dues au gregging, celles-ci étaient relativement limitées. Et surtout, les choses ne bougeaient plus : comme rien de nouveau ou presque ne sortait avec une étiquette officielle, Glorantha était stable.

Et sur cette assise stable, chacun pouvait bâtir à sa guise. Ce dont je ne me suis pas privé pendant dix ans.

Avec le réveil gloranthien provoqué par HeroWars, sont arrivées des pelletées de nouvelles informations. Certaines s’intégraient aisément dans le schéma préexistant, sans le bouleverser ; mais lorsqu’on s’est avisé de vouloir nous décrire par le menu les us et coutumes des habitants de Sartar, et tout particulièrement leur religion, ce n’était plus la même chose : il s’agissait d’une région explorée de fond en comble par les amateurs, et non seulement ces nouvelles précisions étaient souvent incompatibles avec ce que chacun avait développé dans son coin pour combler les zones d’ombre de la description du contexte, mais elles allaient parfois à l’encontre de ce qui avait déjà été publié officiellement auparavant !

Certes, le phénomène existait déjà, mais il était jusqu’alors limité, tant en visibilité (puisqu’il fallait se farcir par le menu d’obscurs works in progress pour déceler ces greggings) qu’en importance. Ajouter brutalement un dieu solaire au panthéon orlanthi, qui avait toujours existé bien qu’on n’en ait jamais entendu parler en dix ou douze ans de campagne, ça nécessitait une bonne dose de bonne volonté de la part de tout le monde, mais enfin, ça s’était fait. Même chose pour la déesse qui incarnait désormais les aspects féminins jusqu’alors attribués à Orlanth lui-même. Mais ç’aurait été sage de s’arrêter là.

Au lieu de ça, Stafford et sa bande ont continué sur leur lancée et fait fortement empirer les choses.

Entre le gregging, qui, rendant Glorantha changeante, fluctuante, incertaine, instable (et donc, non fiable), sapait les fondations sur lesquelles j’avais (comme les autres) patiemment bâti, et ma connaissance du contexte, et mes développements personnels, et les autres détails, compatibles avec ce qui existait précédemment, mais pas forcément avec ma conception des choses et ce que j’avais moi-même imaginé, j’avais de plus en plus le sentiment d’avoir de moins en moins de liberté dans Glorantha. D’être bridé par les nouveaux suppléments qui sortaient, canalisé dans une direction dans laquelle je ne voulais pas aller, dans laquelle je ne reconnaissais plus la Glorantha des vieux suppléments RQ II et RQ III.

Je crois que ce qui m’a achevé, c’est le coup des Orlanthi volants, venant après la démesure du mont Kero Fin, sommet apparu brutalement au sein des monts Quivin et s’élevant à treize km d’altitude dans une chaîne de type hercynien.

Accessoirement, a également contribué à ma sensation de malaise grandissante la vraiment sale gueule des suppléments Mongoose, qui ne donnait vraiment pas envie, ni de les lire, ni de jouer dans le monde qu’ils décrivaient (ou dans son avenir, puisque la Glorantha développée dans le RuneQuest Mongoose est celle du Second Âge).

Peut-être me rétorquera t-on que tout ceci constitue de faux problèmes, et que je peux faire ce que je veux chez moi avec MA Glorantha.

Certes.

Sauf que persiste un sentiment diffus de gêne (et de rejet) lié au fait de savoir pertinemment qu’on entre en conflit avec le canon.

Sauf que diverger rend délicat, voire parfois impossible, l’exploitation de certaines publications officielles, ou tout au moins conformes au canon.

Sauf que si c’est pour diverger, autant me rabattre sur un univers de ma création, où je serai le seul maître à bord et où personne ne pourra, ni me dire que je ne me conforme pas à l’orthodoxie du contexte, ni brider mon imagination et ma liberté en sortant une extension qui décrira tel ou tel aspect que j’envisageais différemment.

Ces considérations valent pour Glorantha, mais aussi en partie (celles sur les univers hyper-détaillés ; le gregging restant heureusement une spécificité gloranthienne) d’autres contextes fouillés, à commencer par tout ce qui est historique. C’est plus marquant pour Glorantha, tout simplement parce que c’est un contexte dans lequel j’ai beaucoup pratiqué, d’un côté comme de l’autre de l’écran.

Et donc, paradoxalement, j’en reviens de plus en plus à des univers peu développés par leurs gammes officielles (enfin, quand je dis « peu », c’est en proportion de la taille du contexte : l’Official Traveller Universe, que je pratique couramment, est certes développé depuis plus de trente ans au fil de tas de suppléments, mais ramené à son échelle interstellaire, il tendrait plutôt au contexte insuffisamment développé), ou à des créations personnelles, alors que j’ai de moins en moins de temps à consacrer à la création personnelle, justement.

Ceci étant dit… ne prenez pas forcément mon titre au premier degré.

Pour en revenir à la formulation de la question initiale, je n’ai pas quitté Glorantha : les bouquins et revues à lire continuent à s’entasser, et je suis moins assidu à me les procurer (il m’en manque d’ailleurs quelques-uns, mais un jour faudra que je comble mes lacunes), mais je suis quand même, avec un grand recul, ce qui sort.

Et un jour, je finirai peut-être l’écriture de la grande campagne prélude à la Guerre des Héros, commencée il y a presque douze ans avec Greg et jamais achevée…

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4 réponses à Pavis, c’est fini, je ne crois pas que j’y retournerai un jour

  1. Greg dit :

    > s’agissant des aspects “spirituels” du contexte
    > de moins en moins à mon goût (doux euphémisme)

    Là, j’ai du mal à comprendre. On peut être indifférent / étranger au trip chamanique de l’auteur (c’est ton cas, et c’est le mien aussi, encore que je trouve ça moins grave que, disons, adhérer à l’UMP – amis UMPistes qui passez par là, bonjour ! ;-) ) sans que ça n’influe en quoi que ce soit sur la façon dont tu joues dans / avec Glorantha.

    Franchement, depuis quelques mois, j’ai pas mal potassé l’énorme supplément « Sartar – Kingdom of Heroes », c’est du Glorantha 100% solide, carré et fun, ça sent bon la fleur de geek et les considérations spirituelles de GS, franchement, je ne les vois pas transparaître dans ce bouquin…

    Mais peut-être que tu veux parler d’autre chose quand tu parles des aspects « spirituels » du contexte… ?

    • Imaginos dit :

      Comme tu le sais fort bien, je n’ai pas pour l’instant investi dans le supplément dont tu parles.
      Et ensuite, faudra encore que je le lise…
      Donc j’en reste sur ma mauvaise impression des débauches panthéonesques pour HW/HQ, essentiellement.
      SKoH est un peu pour moi le supplément quitte ou double… Soit il est bon et il atténue partiellement la fracture, soit il n’est pas bon et là, je pense que c’est foutu, le collectionneur continuera probablement sa collection mais le joueur en restera définitivement sur une vision datant du siècle dernier et à laquelle il ne touchera plus (en fait, ma seule motivation pour continuer à faire quelque chose dans Glorantha serait de continuer le HNV, et en ce moment ça ne m’attire absolument pas).
      En plus, je place tellement d’attentes sur SKoH que je risque d’autant plus d’être déçu, ce qui ne m’incite pas franchement à me dépêcher de me le procurer (ça, et son prix évidemment, j’aime sans doute mieux me payer quatre ou cinq disques…).

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