Préserver, comme on préserve un tombeau ?

La Tékumel Foundation avait été créée peu avant la mort du professeur Barker, avec pour objectif de préserver le monde qu’il avait créé.
Naïvement, je croyais au début qu’il s’agissait de le maintenir vivant, en publiant de nouvelles informations à son sujet en particulier. Mais il semblerait finalement que je me sois trompé : préserver, ça veut dire le mettre dans une boîte hermétiquement fermée, inaccessible. C’est en tous cas ce que je déduis (et je ne suis visiblement pas le seul) de la dernière partie de ce billet (et des commentaires, qui apportent de très intéressants compléments) du blog de Jeff Berry (alias Chirine ba Kal), joueur historique du professeur, qui avait eu l’idée de publier ses souvenirs sur le sujet sous la forme d’une imposante série en six volumes : la Foundation lui demande une licence de 5.000 $ annuels (et 5 % de royalties et les droits sans conditions de retoucher son œuvre, entre autres). À ces 5.000 $ il faudrait bien entendu ajouter les coûts de production des bouquins, tout ça pour donner au bout un prix d’achat si élevé qu’ils resteraient sur les bras de l’auteur-éditeur…

Je ne sais vraiment pas sur quel modèle économique la Foundation se base pour exiger de telles sommes : ils croient sans doute que les amateurs potentiels de Tékumel sont légion ? Malheureusement pour eux, internet donne un accès facile à quelques statistiques :
La liste de diffusion consacrée à Tékumel comporte 735 membres. Même en partant du principe qu’il s’agit de membres uniques (et donc, que personne ne s’est inscrit plusieurs fois sous plusieurs pseudos différents, pasqu’un mot de passe a été oublié, pasqu’une @dresse de messagerie ne fonctionne plus, pasqu’on a oublié qu’on était déjà inscrit autrefois), que tous sont encore vivants (ben ouais… d’ailleurs je ne serais pas surpris que le regretté professeur Barker soit toujours compté parmi les 735) et toujours intéressés par Tékumel, et que donc ils achèteraient les yeux fermés un nouveau produit portant l’estampille officielle (ce qui n’est cependant pas garanti), ça fait un vivier relativement réduit d’acheteurs. Car on peut aussi supposer, depuis le temps que cette liste existe, et en sachant que, en partie à cause de la Foundation mais pas seulement par sa faute, comme rien n’a été publié depuis 2005 qui permette un accès pas trop difficile à ce monde pour quelqu’un de vraiment motivé, la quasi-totalité des amateurs (ou du moins, des amateurs qui se tiennent un minimum au courant, donc sont susceptibles d’apprendre qu’un nouveau bouquin sort) est inscrite à ladite liste. Grosso modo 735 acheteurs potentiels, donc.
Là où ça se complique, c’est quand on croise cette valeur avec le nombre de personnes ayant participé au financement de Béthorm, le projet de nouveau JdR tékumelani de Jeff Dee (qui semble avoir déjà franchi le cap de l’autorisation de lancement par la Foundation, mais de ce que j’ai pu lire, il daterait d’avant cette histoire des 5.000 $) : là, on tombe à 362 personnes : même pas la moitié des 735 de la liste. Et six de ces personnes se sont même contentées de verser un seul dollar, juste pour dire qu’elles avaient participé : ce qui signifie qu’elles ne se sont même pas payé le futur bouquin.

Sur ces bases, en partant du principe que les même 362 personnes investiraient dans le livre, et si on ne considère que 5.000 dollars de coûts de production (donc en particulier un produit final au format *.pdf vendu sur une plate-forme qui ne se prendrait pas la moindre marge au passage), ça nous fait plus de 13 dollars le bouquin, juste pour rentrer dans les frais. 13 dollars, ça peut certes être un prix farpaitement raisonnable pour un bouquin de JdR. Mais n’oublions pas qu’à 5.000 dollars, on est bien évidemment largement en deçà du coût de production réel du bazar (déjà, je n’ai pas tenu compte des 5 % de royalties exigés par la Foundation). Et qu’on parle ici d’une vente dans laquelle l’auteur ne ferait aucun bénéfice.

Vous allez me dire, quand on voit que la Tékumel Foundation n’hésite pas à vendre 3,66 brouzoufs au cours d’aujourd’hui (soit je présume, dans les 5 dollars) un bête *.pdf de 24 pages, il n’y a rien de vraiment surprenant à ces exigences financières pourtant proprement incongrues.
Mais à ces conditions là, on n’est pas prêts de voir enfin sortir un ouvrage rendant Tékumel à peu près accessible au néophyte (à moins que ce ne soit le cas de Béthorm ; mais s’il faut payer 5.000 $ par an pour continuer à le publier, je doute que Jeff Dee en produise beaucoup au delà du kickstarter lui-même) et permettant enfin d’apporter du sang neuf à la communauté tékumelanie.

Rappelons tant qu’on y est que la Foundation avait précédemment, entre autres faits d’armes pour défendre la cause tékumelanie, retiré l’agrément de publication de Tita’s House of Games, l’éditeur qui avait pendant des années maintenu les publications tékumelanies antérieures disponibles pour d’éventuels acheteurs…

Traveller avait Roger Sanger et ses idées aberrantes sur la valeur financière des productions DGP (dont il détient toujours les droits, bloquant toute réédition) ; Tékumel a désormais sa Foundation, toute aussi déconnectée de la réalité économique du « marché » du JdR (voire peut-être encore plus, car elle est vraiment sur une micro-niche). Dans les deux cas, ces préserveurs seront en fait des fossoyeurs… Mais je me demande vraiment quel peut être leur intérêt : serait-ce tout simplement la satisfaction que leur procure visiblement le fait d’être assis sur un monceau d’informations dont ils sont les seuls à pouvoir jouir, en refusant l’accès au commun des mortels ?

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2 réponses à Préserver, comme on préserve un tombeau ?

  1. Phersu dit :

    C’est triste.

    Je comprends que la veuve du Prof. Barker par exemple ne se représente pas bien ce qu’est le jeu de rôle mais de la part de Victor Raymond, je trouve cela incompréhensible.

    • Imaginos dit :

      J’attendais au moins une réaction de sa part (au nom de la Foundation), puisqu’il était autrefois membre actif de la communauté tékumelanie internaute. Mais nada.
      J’ai vu ce matin qu’Andreas Davour lui avait demandé le 21 mai une réaction, directement sur son google+. Ce soir, toujours pas la moindre réaction.
      Je ferais bien un parallèle avec les gens qui nous gouvernent actuellement, mais ça ne me ferait même pas rigoler…

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