Ces JdR de SF injustement méconnus : Empires & Dynasties

Le 31 mai est passé, ce n’est donc plus le jour de trouver (difficilement) un moment dans mon emploi du temps de plus en plus surchargé pour vous présenter un JdR de SF injustement méconnu. Mais j’ai quand même fait l’effort de boucler ce que j’avais commencé à vous préparer pour la date fatidique, et vais donc vous dire quelques mots cette année d’

Empires & Dynasties

J’ai eu beaucoup de mal à trouver de quoi illustrer ce billet…

Il y en a peut-être qui s’agitent devant leur écran en râlant pasque selon eux, c’est du med-fan’, ce n’est pas un JdR de SF. J’en déduis qu’ils ne connaissent pas vraiment le jeu, et que ce petit billet sans prétention (comme le reste du blog) va donc être pour eux instructif.
Car oui, Empires & Dynasties (E&D, c’est plus court à écrire) ressemble à un JdR med-fan’ (plus med que fan’, d’ailleurs) ; mais derrière cette façade, on trouve des vestiges (parfois fonctionnels) de haute technologie, un ordinateur enfoui sous une montagne, un spatioport désaffecté, un train à grande vitesse, et d’autres éléments plus que modernes ; et aussi des extra-terrestres. On est dans un post-cataclysmique, mais longtemps après le cataclysme : sur le même genre de créneau que Tékumel (avec lequel le monde d’E&D partage un certain nombre de points communs), ou dans une moindre mesure Hawkmoon.
Empires & Dynasties a pour cadre Reah, une planète plus grosse que la Terre (de l’ordre de 54000 km de circonférence) mais moins dense, qui a autrefois (sous le nom de Xu-Reahna) fait partie d’un empire interstellaire (l’empire de Mu-Shin), chose que tous ses habitants (au moins ses habitants humains) ont oublié.
Comme Tékumel ou Glorantha, Reah n’a pas été créée à l’origine pour être un contexte de JdR. Comme Tékumel ou Glorantha, Reah est la création d’une seule personne, Patrick Durand-Peyroles (PDP, sans doute plus connu pour être l’auteur du plan de la première version de Laelith), qui l’avait si ma mémoire est bonne imaginée dans les années ’70 (je ne sais plus dans quel but précis, si tant est que je l’ai su ; mais il me semble qu’elle lui servait de cadre pour des activités tenant à la fois du wargame et du jeu diplomatique).
Empires & Dynasties a connu deux éditions : une première, relativement confidentielle, en 1986 chez P.B. Productions (avec une couverture de Caza, probablement pas dessinée pour le jeu lui-même puisqu’on nous précise qu’elle est © Les Humanoïdes Associés – Philippe Caza, je présume donc qu’elle a été recyclée ici), puis une seconde en boîte chez Dragon Radieux en 1988, avec une couverture de Guy Roger (et des illustrations intérieures de Guy Roger et Frank Drevon) ; les deux avaient des cartes (de régions différentes du monde de Reah) de PDP lui-même, puisqu’il s’agit de sa grande spécialité : elles ont probablement fait beaucoup pour l’attractivité du jeu (d’autant qu’il était contemporain de Laelith, dont le plan, lui aussi signé PDP comme je le disais plus haut, a marqué l’imaginaire de beaucoup de rôludions à l’époque).
Comme le nom du jeu l’indique, on était censé y jouer de façon dynastique, avec des personnages qui s’élèveraient dans l’échelle sociale au fil des générations, soit sur la grande île d’Amodan (dans la première édition), soit dans le puissant Empire de Ney-Dora (dans la seconde édition). On ne nous fournissait cependant guère d’éléments pour jouer de la sorte, et le jeu dynastique se heurtait à un problème de taille (pas forcément flagrant à la lecture du jeu lui-même, nettement plus à celle du supplément Questions pour un Empire (QP1E), dont nous reparlerons plus loin) : le cadre était décrit en l’an 5800 de l’Empire de Ney-Dora, 200 ans seulement avant l’accomplissement d’une importante prophétie, accomplissement qui s’accompagnera de changements majeurs (et QP1E nous dévoilait en outre que l’Empire serait le cadre d’importants changements à partir des années 5820) ; ce qui ne laisse pas vraiment beaucoup de temps pour élever sa lignée jusqu’aux hautes castes de l’Empire, même si bien entendu on peut jouer dynastique pendant ces bouleversements et même après l’accomplissement de la prophétie… Une troisième édition du jeu devait pallier ce problème en situant son action plusieurs millénaires plus tôt, mais l’annonce date de plus de dix ans et on n’a toujours rien vu venir… (quant au site officiel du jeu, il a disparu depuis belle lurette, ce qui ne me rend guère confiant en une éventuelle renaissance)

Du système de règles, que je n’ai que peu utilisé, je n’ai guère de souvenirs. Il y avait des caracs, des compétences qui en découlaient (avec des scores en pourcentage), une table de résolution et un système d’expérience qui permettait d’apprendre de certains de ses échecs. Je me souviens aussi que si des personnages avaient un enfant, les caractéristiques de ce dernier dépendaient de celles de ses parents. Évidemment, j’aurais pu me replonger un peu dedans pour rédiger ce billet, mais j’avais déjà suffisamment de retard comme ça. Disons en résumé que c’est un système correct, sans complexité particulière, et raisonnablement simulationniste. Le genre de choses qui ne serait absolument plus à la mode à notre époque, mais moi, vous savez, les modes, hein…

La deuxième édition du jeu a eu un petit suivi. Les éditions Dragon Radieux ont d’abord publié les deux premiers suppléments de la série des Anashiva Reahna (archives reahniennes), respectivement en 1988 et 1989 : L’art de la guerre, principalement consacré à l’armée impériale, et La Mangoranii, qui décrivait la province méridionale de l’Empire. Tous deux étaient illustrés par Guy Roger et accompagnés chacun d’une carte de PDP. Puis l’éditeur coula, et il fallut attendre 1992 pour que le troisième volume, Périple en Amodan, paraisse aux Presses du Midi (sans grande carte de PDP, il n’y en avait qu’une plus petite en pages centrales, ni illustrations de Guy Roger). Tous ces suppléments (ainsi que la deuxième édition du jeu lui-même) sont téléchargeables légalement sur Rêves d’Ailleurs (faut être inscrit, évidemment).

Le supplément suivant, Questions pour un Empire (QP1E), parut en 1994 chez Tamise Productions, une boîte montée par PDP me semble t-il. Casus Belli lui avait consacré une tête d’affiche dans son numéro 86 (avril mai 1995), mais l’ouvrage s’avéra impossible à trouver en ce qui me concerne, et ce n’est que sept ou huit ans plus tard que je réussis à m’en procurer une copie (grâce à un sympathique internaute helvète dont j’ai hélas perdu la trace depuis). D’autres suppléments étaient annoncés à peu près à la même époque, mais ils ne parurent jamais.

Mais revenons en à QP1E. Le contenu de ce supplément introuvable à l’époque aurait à mon sens dû être incorporé au jeu lui-même, ou alors il aurait fallu le publier dans la foulée du jeu et avec une diffusion permettant à tous les amateurs de mettre la main dessus. Car il dévoilait les secrets du contexte du jeu (secrets dont à la seule lecture du jeu on ne se doutait guère qu’ils existaient) ainsi que les bouleversements que ledit contexte allait connaître dans les deux siècles à venir ; et c’est rien de dire que vouloir respecter la vision de l’auteur allait foutre en l’air tout ce que les amateurs du jeu avaient pu imaginer précédemment à cette lecture.
Car dans QP1E, on apprenait que l’Empire (le cadre dans lequel la plupart des tablées plaçaient probablement leurs campagnes, car c’était de loin la zone la mieux décrite, y compris sa structure sociale au sein de laquelle on pouvait espérer s’élever au fil de la progression de la dynastie de ses persos ; et si on ne jouait pas dans l’Empire, on jouait probablement alors dans les régions que son armée tentait d’annexer, comme le décrivaient certains suppléments) allait connaître d’importants bouleversements à partir des années 5820 (soit une vingtaine d’années seulement après la date à laquelle le jeu lui-même décrivait son contexte : même pas une génération, dommage pour un jeu dynastique…), bouleversements socio-économiques, mais aussi technologiques, qui transforment en profondeur le cadre du jeu, le faisant passer de quelque chose de relativement stable, pour ne pas dire figé, comme le sont la plupart des contextes de JdR (au moins sur une aussi courte période), à un cadre en profonde évolution (mutation ?) ; ce qui n’est pas une mauvaise chose en soi, bien au contraire même, car qui dit bouleversements dit généralement accroissement des possibilités d’aventures, mais n’était absolument pas le « contrat tacite » proposé par le jeu de base et sur lequel les quelques amateurs restant d’E&D avaient construit des choses, faute de pouvoir s’appuyer sur des infos auparavant inexistantes dans la gamme… À partir de ce point de rupture, j’aurais bien aimé savoir quelle était la proportion de joueurs ayant suivi l’évolution officielle du jeu, celle ayant bifurqué pour continuer avec leur propre vision des choses, et celle ayant décidé de jeter l’éponge ; malheureusement, nous parlons là d’un JdR injustement méconnu, et je doute que la population des pratiquants d’E&D ait été très élevée en 1994, et encore moins au début du présent siècle (en 2003 ?) lorsque PDP mit à disposition sur internet un *.pdf de QP1E ne présentant que des différences très minimes (ce qui doit être un pléonasme…) avec l’édition de 1994 (de mémoire, la version électronique contient une illustration pleine page qui ne figurait pas dans la version papier, mais n’en reprend pas l’illustration de couverture). J’étais le fondateur de la (défunte) liste de diffusion dédiée au jeu, je ne crois pas qu’elle ait jamais compté plus de vingt inscrits (mais j’ai la flemme d’aller fouiner dans mes archives voir si j’ai conservé des données à ce sujet). Bref, je suppose que tout le monde ou presque se classait dans la troisième catégorie…

Probablement encouragé par l’existence de la liste de diffusion en question (sur laquelle il s’était d’ailleurs inscrit), PDP entreprit de relancer E&D, et publia en 2010 deux nouveaux suppléments (aux Éditions Durand-Peyroles), à un format guère pratique à mes yeux (14,7 × 20,8 cm environ, dos carré) : une nouvelle édition de QP1E (au contenu quasiment identique à celui de la première, mais avec pas mal de coquilles) ; et La gloire des étoiles, décrivant l’Histoire très ancienne de Reah (mais aussi de notre propre Terre), une époque bien trop lointaine pour que l’ouvrage présente un réel intérêt. Un troisième supplément au même format suivit, mais seulement en 2019 (chez AllenBooks, qui doit être la nouvelle maison d’édition fondée par PDP) : Les âges de cendre, qui poursuivait le topo historique mais avec des éléments plus récents (ou en tous cas moins anciens), donc plus intéressants dans une optique d’exploitation rôludique.

Et c’est tout (si l’on excepte quelques scénars et articles (dont une intéressante description de la ville d’Aren en Mangoranii, où se trouve une école vétérinaire) parus à l’époque dans Dragon Radieux (tous n’étant pas dus à PDP), et une épreuve du feu (critique, aide de jeu et scénario) dans Casus Belli n° 46 (troisième trimestre 1988)).
Pour être tout à fait exact, il y a eu aussi un roman écrit par PDP, Aventures fabuleuses d’un flibustier, qui si j’ai bien compris débute sur notre Terre à la grande époque de la flibuste, et emmène son personnage principal sur Reah. Je ne l’ai pas lu et n’ai pas jugé utile de me le procurer, je ne saurais donc vous en parler.

Quant à l’avenir du jeu, il fut un temps où PDP évoquait sur internet ses projets de grandeur, avec une nouvelle édition devant sortir simultanément en anglais et en français, et d’autres suppléments ; mais rien de tout cela ne s’est concrétisé, et les dernières infos sur lesquelles j’ai pu tomber datent de janvier 2023 (et évoquaient un nouveau système de règles). Depuis, plus rien, et le site officiel a même disparu, comme je le signalais plus haut. Je doute donc que quoi que ce soit de tout ça finisse par voir le jour, mais après tout, il s’est bien écoulé neuf ans entre les deux derniers suppléments, donc on ne peut pas exclure un nouveau sursaut d’activité…

Pour moi, Empires & Dynasties est l’exemple type (ou un des exemples type) de ce qu’il ne fallait surtout pas faire en matière de gamme de JdR : un jeu avec des secrets dont on ne se doute même pas qu’ils existent, secrets seulement publiés deees années plus tard (et en outre, difficilement trouvables) ; un auteur qui est le seul contributeur de la gamme (hors revues), la verrouillant ainsi (volontairement ou non ; je vais lui laisser pour cette fois le bénéfice du doute) dans une seule et unique vision des choses, bien éloignée de ce que pouvaient s’imaginer les amateurs du jeu en le découvrant ; un jeu se voulant dynastique mais plaçant son action à l’orée d’une période de bouleversements dont rien n’était dévoilé dans la boîte (ou le livret) de base. Un suivi erratique et une disponibilité faible, pour ne pas dire nulle, de QP1E (le supplément pourtant essentiel), n’ont pas aidé à faire émerger E&D de sa confidentialité, malgré tout son potentiel, et justifient donc son inclusion dans le cercle très sélect des JdR de SF injustement méconnus, quand certains avaient pourtant rêvé en le découvrant à sa sortie de tenir là le Glorantha français. Dommage…

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